[Le texte reproduit ci-après est celui qui est paru dans le tome II, 3ème partie du Journal de l'agriculture, du commerce & des finances (juin 1766 : 11-41). Il était précédé d'une introduction sous le titre Tableau économique. La pagination mentionnée est celle du tome cité du Journal. L'orthographe et la ponctuation originales ont été, sauf erreurs, conservées. Le texte ne comporte aucun graphe. Il constitue la version initiale du texte généralement utilisé à l'heure actuelle.]

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ANALYSE de la formule arithmétique

du TABLEAU ÉCONOMIQUE

de la distribution des dépenses annuelles

d'une Nation agricole

 

n suppose un grand Royaume dont le territoire porté à son plus haut degré d'agriculture, rapporteroit tous les ans une réproduction de la valeur de cinq milliards, & où l'état permanent de cette valeur seroit établi sur les prix constans qui ont cours entre les Nations commerçantes, dans le cas où il y a constamment une libre concurrence de commerce, & une entière sûreté de la propriété des richesses d'exploitation de l'agriculture (1).

[12] La Nation est réduite à trois classes de Citoyens : la classe productive, la classe des propriétaires & la classe stérile.

La classe productive est celle qui fait renaître par la culture du territoire les richesses annuelles de la Nation, qui fait les avances des dépenses des travaux de l'agriculture, & qui paye annuellement les revenus des propriétaires des terres. On renferme dans la dépendance de cette classe tous les travaux & toutes les dépenses qui s'y font jusqu'à la vente des productions à la premiere main : c'est par cette vente qu'on connoît [13] la valeur de la réproduction annuelle des richesses de la Nation.

La classe des propriétaires comprend le Souverain, les Possesseurs des terres & les Décimateurs.

La classe stérile est formée de tous les citoyens occupés à d'autres services & à d'autres travaux que ceux de l'agriculture ; & dont les dépenses sont payées par la classe productive & par la classe des propriétaires, qui eux-mêmes tirent leurs revenus de la classe productive.

On considère dans la formule du Tableau économique,

 D'abord,  LES AVANCES ANNUELLES de la classe productive, montantes à deux milliards (2) qui ont produit cinq milliards, dont deux milliards sont en produit net ou revenu.

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Ensuite  LE REVENU de deux milliards pour les propriétaires, dont un milliard se dépense en achats à la classe productive & l'autre milliard en achats à la classe stérile.

 Enfin LES AVANCES de la classe stérile de la somme d'un milliard qui se dépense par la classe stérile en achats de matieres premieres à la classe productive.

 Ainsi la classe productive vend pour un milliard de productions aux propriétaires du revenu, & pour un milliard à la classe stérile qui y achete les matieres premieres de ses ouvrages, ci. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

 

2 milliards.

Le milliard que les propriétaires du revenu,ont dépensé en achats à la classe stérile, est employé par cette classe pour la subsistance des Agens dont elle est composée, en achats de productions prises à la classe [15] productive, ci . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

 

1 milliard.

TOTAL des achats faits par les propriétaires du revenu, & par la classe stérile à la classe productive, ci- contre. . . 

 

3 milliards.

De ces trois milliards reçus par la classe productive pour trois milliards de productions qu'elle a vendues, elle en doit deux milliards aux propriétaires pour l'année courante du revenu, & elle en dépense un milliard en achats d'ouvrages pris à la classe stérile. Cette dernière classe retient cette somme pour le remplacement de ses avances, qui ont été dépensées d'abord à la classe productive en achats de matieres premieres qu'elle a employées dans ses ouvrages, ainsi ses avances ne produisent rien ; elle les dépense, elles lui sont rendues, & restent toujours en réserve.

Les matieres premieres & le travail pour les ouvrages montent les ventes de la classe stérile à deux milliards, dont un milliard est dépensé pour la subsistance des agens dont cette classe est composée ; il n'y a [16] là que consommation ou anéantissement de productions & point de réproduction. Cette classe ne subsiste que du payement successif de la rétribution dûe à son travail, qui est inséparable d'une dépense employée en subsistances, sans régénération de ce qui s'anéantit par la consommation. L'autre milliard est réservé pour le remplacement de ses avances, qui, l'année suivante seront employées de nouveau à la classe productive en achats de matieres premieres pour les ouvrages que la classe stérile fabrique.

La marche de ce commerce entre les différentes classes, & ses conditions essentielles ne sont point hypothétiques. Quiconque voudra réfléchir, verra qu'elles sont fidèlement copiées d'après la nature : [17] mais les données, & l'on en a prévenu, ne sont qu'une hypothèse.

Les divers états de prospérité ou de dépérissement d'une Nation agricole, offrent une multitude d'autres données, dont chacune est le fondement d'un calcul particulier qui lui est propre en toute rigueur.

Celles d'où nous sommes partis fixent la règle la plus constante dans l'ordre naturel, à cinq milliards la reproduction totale que la classe productive fait renaître annuellement avec deux milliards d'avances annuelles sur un territoire tel que celui que nous avons décrit. Selon cette hypothèse, les avances annuelles reproduisent deux cent cinquante pour cent. Le revenu des propriétaires peut être alors égal aux avances annuelles. Mais ces données ont des conditions sine quabus non, elles supposent que la liberté du commerce soutient le débit des productions à un bon prix, par exemple, le prix du blé à 18 liv. le septier ; elles supposent d'ailleurs que le cultivateur n'ait à payer [18] directement ou indirectement d'autres charges que le revenu, dont une partie, par exemple, les deux septiemes, doit former le revenu du Souverain. Selon ces données sur un revenu total de deux milliards, la part du Souverain seroit de 572 millions ; celle des propriétaires seroit de quatre septiemes ou un milliard 144 millions ; celle des Décimateurs d'un septieme ou 286 millions, l'impôt compris. Il n'y a aucune manière d'établir l'impôt qui puisse fournir un aussi grand revenu public, sans causer aucun dépérissement dans la réproduction annuelle des richesses de la Nation. S'il y avoit des biens fonds exempts de la contribution de l'impôt, ce ne devroit être qu'en considération de quelques avantages pour le bien de l'Etat, & alors cela devroit être compté comme faisant partie du revenu public ; aussi de telles exemptions ne doivent avoir lieu qu'à bon titre.

Les Propriétaires, le Souverain & toute la Nation ont un grand intérêt que l'impôt soit établi en en[19]tier sur le revenu des terres immédiatement ; car toute autre forme d'imposition seroit contre l'ordre naturel, parce qu'elle seroit préjudiciable à la réproduction & à l'impôt, & que l'impôt retomberoit sur l'impôt même. Tout est assujetti ici bas aux loix de la nature : les hommes sont doués de l'intelligence nécessaire pour les connoître & les observer ; mais la multiplicité des objets exige de grandes combinaisons qui forment le fond d'une science évidente fort étendue, dont l'étude est indispensable pour éviter les méprises dans la pratique.

Des cinq milliards de réproduction totale, les propriétaires du revenu & la classe stérile en ont acheté pour trois milliards pour leur consommation : ainsi il reste encore à la classe productive pour deux milliards de productions ; cette classe a en outre pour un milliard d'ouvrages qu'elle a acheté à la classe stérile, ce qui lui fait un fonds annuel de trois milliards qui sont consommés par les divers agens occupés aux différens travaux de cette classe qui sont payés [20] par les avances annuelles de la culture, & aux diverses réparations journalieres du fonds de l'établissement qui sont payés par les intérêts dont on va parler. Ainsi la dépense annuelle de la classe productive est de trois milliards, sçavoir deux milliards de productions qu'elle retient pour sa consommation, & un milliard d'ouvrages qu'elle a acheté à la classe stérile.

Ces trois milliards forment ce qu'on appelle LES REPRISES de la classe productive dont deux milliards constituent les avances annuelles qui se consomment pour le travail direct de la réproduction des cinq milliards que cette classe fait renaître annuellement pour restituer & perpétuer les dépenses qui s'anéantissent par la consommation : l'autre milliard est prélevé par cette même classe sur ses ventes pour les intérêts de ses avances primitives et annuelles. On va faire sentir la nécessité de ces intérêts.

1° Le fonds des richesses d'exploitation qui constitue les avances primitives, est sujet à un dépérissement [21] journalier qui exige des réparations continuelles indispensablement nécessaires pour que ce fonds important reste dans le même état, & ne marche pas progressivement vers un anéantissement total qui détruiroit la culture & par conséquent la reproduction, & par conséquent la population.

2° La culture est inséparable de plusieurs grands accidens qui détruisent quelquefois presqu'entièrement la récolte ; telles sont la gélée, la grêle, la niéle, les innondations, la mortalité des bestiaux, &c., &c. Si les cultivateurs n'avoient aucun fonds en réserve, il s'ensuivroit qu'après de tels accidens non-seulement ils ne pourroient pas payer les Propriétaires & le Souverain, mais qu'ils ne pourroient pas même subvenir aux dépenses de leur culture l'année suivante : on sent les conséquences funestes d'un pareil anéantissement de culture.

Les intérêts des avances primitives et annuelles de leur établissement que les cultivateurs doivent retirer [22] dans leurs reprises annuelles leur servent à faire face à ces grands accidens & à l'entretien journalier des richesses d'exploitation qui demandent à être réparées sans cesse.

On a remarqué plus haut (note 2, page 13) que les avances primitives étoient d'environ cinq fois plus fortes que les avances annuelles : dans l'hypothèse actuelle où les avances annuelles sont de deux milliards, les avances primitives sont donc de dix milliards, les intérêts annuels d'un milliard ne sont que sur le taux de dix pour cent. Si l'on considere la quantité de dépenses auxquels ils doivent subvenir ; si l'on songe à l'importance de leur destination ; si l'on réfléchit que sans eux le payement des fermages & de l'impôt ne seroit jamais assuré, que toutes les dépenses de la société seroient souvent interrompue, que le fonds de richesses d'exploitation & par conséquent, la culture marcheroient par une pente invincible vers leur destruction qui anéantiroit la plus grande partie du genre hu[23]main, & renverroit l'autre vivre dans les forêts ; on sentira qu'il s'en faut beaucoup que le taux de dix pour cent pour les intérêts des avances périssables de la culture, soit un taux trop fort.

Nous ne disons pas que tous les cultivateurs retirent annuellement, outre leurs avances annuelles, dix pour cent, pour les intérêts de leurs avances primitives : mais nous disons que telle est une des principales conditions d'un état de prospérité ; que toutes les fois que cela n'est pas ainsi chez une Nation, cette Nation n'a qu'une existence précaire, & qu'elle est sans cesse exposée à des malheurs effrayants.

La somme totale de ces intérêts se dépense annuellement, parce que si quelques cultivateurs en gardent une petite partie pour l'occasion, d'autres à qui cette occasion est arrivée & qui viennent d'éprouver quelque accident, remettent en dépense tout ce qu'ils avaient réservé ; ce qui fait balance. Voilà pourquoi on les compte dans la somme des dépenses annuelles.

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RÉSUMÉ

 

Le total des cinq milliards partagé d'abord entre la classe productive & la classe des propriétaires, étant dépensé annuellement dans un ordre régulier qui assure perpétuellement la même réproduction annuelle, il y a un milliard qui est dépensé par les propriétaires en achats faits à la classe productive, & un milliard en achats faits à la classe stérile : la classe productive en dépense aussi un milliard en achats qu'elle fait à la classe stérile ; : ainsi la classe stérile reçoit deux milliards qu'elle emploie à la classe productive en achats pour la subsistance de ses agens & en achats pour les matieres premieres de ses ouvrages.

 

OBSERVATIONS

 

PREMIERE OBSERVATION

On ne doit pas confondre les dépenses faites par les propriétaires à la classe stérile, & qui servent à la subsistance de cette classe, avec celles [25] que les propriétaires font directement à la classe productive par eux-mêmes, par leurs commensaux & par les animaux qu'ils nourrissent : pour laquelle dépense la classe des propriétaires achete, comme on l'a dit, pour un milliard de productions à la classe productive.

Parmi les propriétaires du revenu, il y en a un grand nombre qui sont fort riches & qui consomment les productions du plus haut prix ; ainsi la masse de productions qu'ils consomment est en proportion beaucoup moins considérable que celle qui se consomme dans les autres classes à plus bas prix. Les hommes qui dépensent le revenu & qui achetent si cherement, doivent donc être aussi à proportion beaucoup moins nombreux comparativement à la somme de leurs achats. Mais leurs dépenses soutiennent le prix des productions de la meilleure qualité, ce qui entretient par gradation le bon prix des autres productions, à l'avantage des revenus du territoire.

Il n'en est pas de même des gran[26]des dépenses que les propriétaires peuvent faire à la classe stérile ; & c'est ce qui constitue la différence du faste de subsistance & du luxe de décoration. Les effets du premier ne sont pas à craindre comme ceux de l'autre.

Celui qui achète un litron de petits pois 100 livres les paye à un cultivateur qui les emploie en dépenses de culture à l'avantage de la réproduction annuelle. Celui qui achète un galon d'or 100 livres le paye à un ouvrier qui en emploie une partie à racheter chez l'Etranger la matiere premiere ; il n'y a que l'autre partie employée en achats pour sa subsistance, qui retourne à la classe productive, & ce retour même n'est pas aussi avantageux que l'auroit été la dépense directe du propriétaire à la classe productive ; car l'ouvrier n'achète pas pour sa subsistance des productions de haut prix & ne contribue donc pas, ainsi que fait le propriétaire, à entretenir la valeur & les revenus des bonnes terres qui ont la propriété de produire des denrées précieuses. Quant à ce qui a passé en achats chez l'Etranger, s'il revient à la classe productive, comme cela arrive en effet, du moins en partie chez les Nations où il y a réciprocité de commerce de productions c'est toujours avec la charge des frais de commerce qui y causent une diminution, & empêchent ce retour d'être complet.

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DEUXIÉME OBSERVATION

 

Les dépenses de simple consommation sont des dépenses qui s'anéantissent elles-mêmes sans retour ; elles ne peuvent être entretenues que par la classe productive, qui, quant à elle, peut se suffire à elle-même : ainsi elles doivent, quand elles ne sont pas employées à la réproduction, être regardées comme des dépenses stériles & même comme nuisibles, ou comme dépenses de luxe, si elles sont superflues & préjudiciables à l'agriculture.

La plus grande partie des dépenses des propriétaires sont de la même nature ; on n'en peut excepter que celles qu'ils font pour la conservation & l'amélioration de leurs biens & pour l'accroissement de leur culture. Mais comme ils sont de droit naturel chargés de ces dépenses, des soins de la régie & des réparations de leur patrimoine, ils ne peuvent pas être confondus avec la partie de la population qui forme la classe purement stérile.

[28]

TROISIEME OBSERVATION

 

Dans l'hypothèse dont nous venons d'examiner les détails, nous avons supposé un Royaume dont le territoire seroit porté à son plus haut degré de culture, & où par conséquent le revenu les propriétaires dont le revenu ne pourroit plus s'accroître, pourroient en dépenser la moitié en achats à la classe stérile. Mais si le territoire n'étoit pas complettement cultivé, si les chemins manquoient, s'il y avoit des rivières à rendre navigables & des canaux à former pour le voiturage des productions, ils devroient s'épargner sur leurs dépenses à la classe stérile, pour accroître par les dépenses nécessaires leurs revenus & leurs jouissances autant qu'il seroit possible : jusqu'à ce que cet heureux période, leurs dépenses superflues à la classe stérile seroient des dépenses de luxe, préjudiciables à leur opulence & à la prospérité de la Nation. C'est ce concours de dépenses que les propriétaires seuls [29] peuvent faire pour l'accroissement de leurs richesses & pour le bien général de la société, qui fait que la sûreté de la propriété foncière est une condition essentielle de l'ordre naturel du Gouvernement des Empires.

La politique a jadis établi comme fondement de la prospérité des Nations la force militaire ; delà tant de coutumes & tant de loix bisarres dans l'ordre des successions des biens fonds, & si peu d'attention à la sûreté de la propriété des richesses mobiliaires nécessaires pour la culture de ces biens. On n'a pas assez vu que le véritable fondement de la force militaire est la prospérité même de la Nation. Rome a sçu vaincre & subjuguer beaucoup de Nations, mais elle n'a pas sçu gouverner ; elle a spolié les richesses de l'agriculture des pays soumis à sa domination : dès lors sa force militaire a disparu, ses conquêtes qui l'avoient enrichie lui ont été enlevées ; & elle s'est trouvée livrée elle-même sans défense au pillage & aux violences de l'ennemi.

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QUATRIÉME OBSERVATION

 

Dans l'ordre régulier que nous suivons ici, toute la somme des achats qui se font annuellement par les propriétaires & par la classe stérile revient annuellement à la classe productive, pour payer chaque année aux propriétaires le revenu de deux milliards, & pour lui payer à elle-même les intérêts de ses avances primitives & annuelles.

On ne pourroit rien soustraire à cette distribution de dépenses au désavantage de l'agriculture, ni rien soustraire des reprises du cultivateur, par quelque exaction ou par quelques entraves dans le commerce, qu'il n'arrivât du dépérissement dans la réproduction annuelle des richesses de la Nation & une diminution de population facile à démontrer par le calcul. Ainsi c'est par l'ordre de la distribution des dépenses, qui reviennent ou qui sont soustraites à la classe productive, qui augmentent ses avances, ou qui les [31] diminuent, qui soutiennent ou qui font baisser le prix des productions, qu'on peut calculer les effets de la bonne ou mauvaise conduite d'une Nation.

La classe stérile ne peut dépenser pour la subsistance de ses agens qu'environ la moitié des deux milliards qu'elle reçoit, parce que l'autre moitié est employée en achats de matieres premieres pour ses ouvrages. Ainsi cette classe ne forme qu'environ un quart de la Nation.

Nous avons observé que sur les reprises de trois milliards de la classe productive, il y en a un milliard pour les intérêts des avances primitives & annuelles de cette classe, lequel est employé continuellement à la réparation de ces avances : ainsi il ne reste à cette classe qu'environ deux milliards pour la dépense de ses propres agens immédiats, qui par conséquent sont environ le double de ceux que la classe stérile, mais chacun avec l'aide des animaux de travail, y fait naître une réproduction qui peut faire subsister huit hommes, c'est-à-dire sa famille, qui [32] peut être supposée de quatre personnes, & une autre famille de pareil nombre de personnes appartenant à la classe stérile ou à la classe des propriétaires.

Si on veut entrer dans un examen plus détaillé de la distribution des dépenses d'une Nation, on le trouvera dans la Philosophie rurale chap. 7.

 

CINQUIEME OBSERVATION

 

On a supposé dans l'état des dépenses que l'on vient d'exposer, que la Nation ne commerce que sur elle-même ; or il n'y a point de Royaume dont le territoire produise toutes les richesses propres à la jouissance de ses habitants ; de sorte qu'il faut un commerce extérieur, par lequel une Nation vend à l'Etranger une partie de ses productions pour acheter de l'Etranger celles dont elle a besoin. Cependant, comme elle ne peut acheter de l'Etranger qu'autant qu'elle vend à l'Etranger, l'état de ses dépenses doit toujours être [33] conforme à la réproduction qui renaît annuellement de son territoire. Les calculs de ces dépenses peuvent donc être régulièrement établis sur la quotité de cette réproduction, même abstraction faite de tout commerce extérieur dont les détails sont indéterminés, incalculables & inutiles à rechercher, il n'y a qu'échange de valeur pour valeur égale, sans perte ni gain de part ou d'autre.

Quant aux frais de voiturage, la Nation & l'Etranger les payent de part & d'autre dans leurs achats : ces frais quoique nécessaires, doivent être regardés comme une dépense onéreuse, prélevée sur le revenu des propriétaires des terres ; par conséquent ils doivent être dégagés de tout monopole & de toutes surcharges qui retomberoient désastreusement sur les revenus des Souverains & des autres Propriétaires.

Ainsi dans l'état de libre concur[34]rence de commerce extérieur, les prix qui ont cours entre les Nations commerçantes, doivent être la base du calcul des richesses & des dépenses annuelles des Nations qui ont un commerce libre & facile, & où il se fait plus ou moins d'exportations & d'importations selon le genre de consommation des habitants, & selon que les productions du pays sont plus ou moins variées.

 

SIXIÉME OBSERVATION

 

On peut voir les mêmes productions passer plusieurs fois par les mains des Marchands & des Artisans ; mais il faut faire attention que ces répétitions de ventes & d'achats qui multiplient infructueusement la circulation ne sont que transposition, & augmentation de frais sans production de richesses. Le compte des productions se réduit donc à leur quantité & aux prix de leurs ventes de la premiere main.

Plus ces prix sont assujettis à l'ordre naturel, & plus ils sont cons[35]tamment hauts, plus ils sont profitables dans les échanges que l'on fait avec l'Etranger, plus ils animent l'agriculture (3), plus ils accroissent les revenus des Propriétaires, plus aussi ils augmentent le numéraire de la Nation, & la masse des salaires payés pour la rétribution dûe au travail ou à l'emploi de ceux qui ne sont pas possesseurs primitifs des productions.

L'emploi de ces salaires bien ou mal distribués, contribue beaucoup à la prospérité ou à la dégradation d'un Royaume, à la régularité ou au [36] dérèglement des moeurs d'une Nation, & à l'accroissement ou à la diminution de la population. Celle-ci peut être obsédée dans les campagnes & attirée par le luxe & la volupté dans la Capitale, ou bien elle peut être également répandue dans les Provinces ; dans ce dernier cas elle peut entretenir la consommation proche de la production ; au lieu que dans l'autre cas, elle ne peut éviter les grandes dépenses de charrois qui font tomber les productions à bas prix dans les ventes de la premiere main & font décroître les revenus du territoire, la masse des salaires & la population.

Le commerce de revendeur peut s'étendre selon l'activité & les facultés des Commerçans ; mais celui d'une Nation agricole est réglé par la réproduction annuelle de son territoire. Les profits en pur bénéfice de ses Commerçans ne se confondent point avec ses propres richesses ; puisque celles-ci ne peuvent s'étendre annuellement au delà du débit de la réproduction actuelle de son territoire assujettie aux prix courans.

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SEPTIEME OBSERVATION

 

Nous n'avons point parlé de la masse d'argent monnoyé qui circule dans le commerce de chaque Nation ; & que le vulgaire regarde comme la vraie richesse des Etats, parce que avec de l'argent on peut acheter, dit-on, tout ce dont on a besoin : mais on ne se demande pas avec quoi on peut se procurer de l'argent ; cependant cette richesse ne se donne pas pour rien, elle coute autant qu'elle vaut à celui qui 1'achete. C'est le commerce qui l'apporte aux Nations qui n'ont pas de mines d'or ou d'argent : mais ces Nations mêmes n'auroient ni or ni argent, si elles n'avoient pas de quoi les payer & elles en auront toujours autant qu'elles voudront en acheter, ou qu'il leur conviendra d'en acheter, si elles ont des productions à donner en échange.

Je dis autant qu'il leur conviendra d'en acheter ; car l'argent n'est pas la richesse dont les hommes ont besoin pour leur jouissance. Ce sont [38] les biens nécessaires à la vie & à la réproduction annuelle de ces biens mêmes qu'il faut obtenir. Convertir des productions en argent pour soustraire cet argent aux dépenses de l'agriculture, ce seroit diminuer d'autant la réproduction annuelle des richesses. La masse d'argent ne peut accroître dans une Nation qu'autant que cette réproduction elle-même s'y accroît ; autrement l'accroissement de la masse d'argent ne pourroit se faire qu'au préjudice de la réproduction annuelle des richesses. Or le décroissement de cette réproduction entraîneroit nécessairement le décroissement de la masse d'argent & l'appauvrissement de la Nation ; au lieu que la masse d'argent peut décroître dans une Nation sans qu'il y ait décroissement des richesses chez cette Nation, parce qu'on peut en bien des manières suppléer à l'argent quand on est riche & qu'on a un commerce facile & libre : mais rien ne peut suppléer, sans perte, au défaut de réproduction annuelle des richesses propres à la jouissance [39] des hommes. Ce n'est donc pas par le plus ou moins d'argent qu'on doit juger de l'opulence des Etats : aussi estime-t-on qu'un pécule égal au revenu des propriétaires des terres, est beaucoup plus que suffisant pour une Nation agricole où la circulation se fait régulièrement, & où le commerce s'exerce avec confiance & une pleine liberté.

Quant à la république commerçante universelle répandue dans les différens pays, & quant aux petites Nations revendeuses qui ne sont que des parties de cette république immense, & qui peuvent en être regardées comme les villes capitales, ou, si l'on veut, comme les principaux comptoirs, la masse de leur argent monnoyé est proportionnée à l'étendue de leur commerce de revente, elles augmentent cette masse autant qu'elles peuvent, par leurs profits & par leur épargne, pour accroître le fonds de leur commerce de revente ; l'argent est leur propre patrimoine ; les Commerçans ne l'emploient dans leurs achats que pour le retirer avec bénéfice dans leurs [40] ventes. Ils ne peuvent donc augmenter leur pécule qu'aux dépens des Nations avec lesquelles ils commercent ; il est toujours en reserve entre leurs mains ; il ne sort de leurs comptoirs & ne circule que pour y revenir avec accroissement ; ainsi cet argent ne peut faire partie des richesses des Nations agricoles toujours fixées à leur réproduction, sur laquelle elles payent continuellement les gains des Commerçans. Ceux-ci en quelque pays que soit leur habitation, sont liés à différentes Nations par leur commerce, c'est leur commerce même qui est leur patrie & le dépôt de leurs richesses ; ils achètent & vendent où ils résident & où ils ne résident pas ; l'étendue de l'exercice de la profession n'a point de limites déterminées & point de territoire particulier. Nos Commerçans sont aussi les Commerçans des autres Nations ; les Commerçants des autres Nations sont aussi nos commerçants ; & les uns & les autres commercent aussi entr'eux ; ainsi la communication de leur commerce pénètre & s'étend par-tout, [41] en visant toujours finalement vers l'argent, que le commerce lui-même apporte & distribue dans les Nations conformément aux prix assujettis à l'ordre naturel qui règle journellement les valeurs vénales des productions. Mais les Nations agricoles ont un autre point de vue, plus utile pour elles & plus étendu, elles ne doivent tendre qu'à la plus grande réproduction possible pour accroître & perpétuer les richesses propres à la jouissance des hommes ; l'argent n'est pour elles qu'une petite richesse intermédiaire qui disparaîtroit en un moment sans la réproduction.


NOTA BENE. On a dit, page 18, que dans un pays tel que celui qu'on a décrit, & qui serait dans un état de prospérité, ce qui suppose pour conditions essentielles, la liberté du commerce & l'établissement de l'impôt unique, régulier & direct ; le revenu du souverain seroit de 572 millions. Mais il est à remarquer que les dixmes affermées payent l'impôt ; cette observation fait voir que dans ce cas les deux septiémes du revenu territorial qui forment la part du souverain, lui donneraient sans dégradation plus de 600 millions d'impôt annuel.