[ Centre d'Histoire de la Pensée Economique ]

François Véron de Forbonnais,

Concurrence

in Encyclopédie ou, Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers
par une Société de Gens de Lettres ; mis en ordre et publié par M. Diderot... & quant à la partie mathématique par M. d'Alembert,

[Paris :] Briasson,1751-1765
Tome III (1753), pp. 832-833.


Avertissement : L'article "Concurrence" est extrait du tome III de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, paru en 1753. L'orthographe et la ponctuation de l'original ont été conservées. La pagination indiquée est celle de la première édition de l'Encyclopédie. Les nombres entre crochets indiquent les pages de l'édition de référence. ]

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François Véron de Forbonnais, Concurrence,
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[page 832]

CONCURRENCE, en fait de Commerce. Ce mot présente l'idée de plusieurs personnes qui aspirent à une préférence : ainsi lorsque divers particuliers s'occupent à vendre une même denrée, chacun s'efforce de la donner meilleure ou à plus bas prix, pour obtenir la préférence de l'acheteur.

On sent au premier coup d'úil que la concurrence est l'ame & l'aiguillon de l'industrie, & le principe le plus actif du commerce.

Cette concurrence est extérieure ou intérieure.

La concurrence extérieure du commerce d'une nation, consiste à pouvoir vendre au-dehors les productions des terres & de son industrie en aussi grande quantité que les autres nations vendent les leurs, & en proportion respective de la population, des capitaux, de l'étendue & de la fertilité des terres. Celle qui ne soutient pas cette concurrence dans les proportions dont nous venons parler, a immanquablement une puissance relativement inférieure à la puissance des autres ; parce que ses hommes sont moins occupés, moins riches, moins heureux, dès-lors en plus petit nombre relativement, enfin moins en état, dans le même rapport, de secourir la république. On ne peut trop le répéter, la balance du commerce est véritablement la balance des pouvoirs.

Cette concurrence extérieure ne s'obtient point par la force ; elle est le prix des efforts que fait l'industrie pour saisir les goûts du consommateur, les prévenir même & les irriter.

La concurrence intérieure est de deux sortes : l'une entre les denrées de l'état & les denrées étrangeres de même nature, ou de même usage ; celle-là privant le peuple des moyens de subsister, doit en général être proscrite. Ceux qui contribuent à l'introduire, soit en vendant, soit en achetant, sont réellement coupable envers la société d'augmenter ou d'entretenir le nombre de pauvres qui lui sont à charge.

L'autre espece de concurrence intérieure est celle du travail entre les sujets : elle consiste à ce que chacun d'eux ait la faculté de s'occuper de la maniere qu'il croit la plus lucrative, ou qui lui plaît davantage.

Elle est la base principale de la liberté du commerce ; elle seule contribue plus qu'aucun autre moyen à procurer à une nation cette concurrence extérieure, qui l'enrichit & la rend puissante. La raison en est fort simple. Tout homme est naturellement porté (je ne dois peut-être pas dire par malheur à s'occuper) mais il l'est du moins à se procurer l'aisance ; & cette aisance, salaire de son travail, lui rend ensuite son occupation agréable : ainsi dès que nul vice intérieur dans la police d'un état ne met des entraves à l'industrie, elle entre d'elle-même dans la carriere. Plus le nombre de ses productions est considérable, plus leur prix est modique ; & cette modicité des prix obtient la préférence des étrangers. [page 833]

A mesure cependant que l'argent entre dans un état par cette voie, à mesure que les moyens de subsister se multiplient pour le peuple, le nombre ou la concurrence des consommateurs s'accroît, les denrées doivent être représentées par une plus grande somme : cette augmentation du prix de chaque chose est réelle, & le premier effet des progrès de l'industrie ; mais un cercle heureux de nouvelles concurrences y apporte les tempéramens convenables. Les denrées qui font l'objet de la consommation deviennent journellement plus abondantes ; & cette abondance modere en partie leur augmentation ; l'autre partie se partage insensiblement entre tous ceux qui font les ouvrages, ou qui en trafiquent, par la diminution de l'intérêt de l'argent : car le nombre des emprunteurs se trouvant plus foible que celui des prêteurs, l'argent perd de son prix, par une convention unanime, comme toutes les autres marchandises. Cette baisse des intérêts est, comme on le voit, l'effet d'un grand commerce : ainsi nous observons en passant que pour connoître si une nation qui n'a point de mines fait autant de commerce que les autres, en proportion des facilités respectives qu'elles ont pour commercer, il suffit de comparer le taux des intérêts de l'argent dans chacune ; car il est certain que si la concurrence de ces intérêts n'est pas égale, il n'y aura point d'égalité dans la concurrence extérieure des ventes et de la navigation.

Lorsqu'on apperçoit à ces signes évidens un accroissement continuel dans le commerce d'un état, toutes ses parties agissent & se communiquent un mouvement égal ; il joüit de toute la vigueur dont il est susceptible.

Une pareille situation est inséparable d'un grand luxe ; il s'étend sur les diverses classes du peuple, parce qu'elles sont toutes heureuses : mais celui qui produit l'aisance publique, par l'augmentation du travail, n'est jamais à craindre ; sans cesse la concurrence extérieure en arrête l'excès, qui seroit bientôt le terme fatal de tant de prospérités. L'industrie s'ouvre alors de nouvelles routes, elle perfectionne ses méthodes et ses ouvrages ; l'úconomie du tems & des forces multiplie les hommes en quelque façon ; les besoins enfantent les arts, la concurrence les éleve, & la richesse des artistes les rend savans.

Tels sont les effets prodigieux de ce principe de la concurrence, si simple à son premier aspect, comme le sont presque tous ceux du commerce. Celui-ci en particulier me paroît avoir un avantage très-rare, c'est de n'être sujet à aucune exception. Cet article est de M. V. D. F. [Véron de Forbonnais]