EPHÉMÉRIDES DU CITOYEN,
OU
BIBLIOTHÈQUE RAISONNÉE DES SCIENCES
MORALES ET POLITIQUES.

 

1767. Tome Onzieme.

 

A PARIS,
Chez
Nicolas Augustin DELALAIN, Libraire, rue Saint-Jacques, à S. Jacques.
LACOMBE, Libraire, Quai de Conti.

SECONDE PARTIE.

CRITIQUES RAISONNÉES.

N°. Premier.

L'ORDRE NATUREL & ESSENTIEL DES SOCIÉTÉS POLITIQUES.

Il nous a paru que quelque Lecteurs accoutumés à parcourir rapidement [166] des Ouvrages superficiels, avoient négligé de faire attention au titre même de cet excellent ouvrage. Ils ont apporté, dans la lecture de la premiere partie, les préjugés qui sont la suite de cette négligence. Ils ont enfin cru trouver dans la seconde & la troisieme des difficultés, des incertitudes & des variations qui n'étoient que dans leur propre esprit, toujours préoccupé des antiques erreurs.

Il est malheureux d'étudier un grand Ouvrage philosophique, sans profiter des excellens principes qu'il renferme; plus malheureux d'en juger la doctrine sans connoissance de cause, & d'exposer au public ses jugements précipités. Les amateurs des sciences politiques doivent donc réfléchir d'abord sur le titre même que M. de la Riviere a mis à son Ouvrage, titre qui caractérise toute sa doctrine, & qui renferme tout son plan, suivant la regle qu'on doit suivre dans tous les [167] Livres élémentaires & classiques de cette importance.

Ce titre annonce un ordre essentiel des des [sic] Sociétés politiques, fondé sur l'ordre naturel. La Doctrine de l'Auteur consiste donc principalement à soutenir, 1°. qu'il existe un ordre naturel; 2°. que cet ordre naturel regle nécessairement & essentiellement l'ordre des Sociétés politiques.

Qu'est-ce que l'Auteur entend par ces mots d'ordre naturel? Voilà ce qu'il faut d'abord se demander à soi-même & chercher dans l'ouvrage. Vous y trouverez, " que, tout homme étant naturellement & continuellement assiégé de besoins & de périls physiques qui le menacent sans cesse de la douleur & de la mort, il est obligé de pourvoir à sa propre subsistance, à sa conservation, à son bien-être, sous peine de souffrir & de périr ". Là, vous reconnoîtrez le devoir naturel, le premier de tous, le plus évident, [168] le plus impérieusement prescrit, sous la peine la plus dure & la plus inévitable.

Vous en conclurez immédiatement que ce devoir étant prescrit à l'homme par sa maniere d'exister physiquement, il y a des moyens naturels de le remplir, puisque les hommes vivent & ne souffrent pas toujours.

Quand vous en viendrez à l'analyse de ces moyens, vous trouverez évidemment qu'ils [sic] existe des productions naturelles, qui par leurs qualités physiques, peuvent satisfaire & prévenir les besoins de l'homme, procurer sa subsistance, sa conservation, son bien-être; vous trouverez que l'homme est constitué physiquement, de maniere à pouvoir discerner ces productions naturelles & les appliquer à cet objet; c'est-à-dire se les approprier, en jouir, ou s'en servir pour sa subsistance, pour sa conservation & pour son bien-être.

Vous en conclurez donc encore, que [169] l'action de discerner les qualités physiques des productions naturelles, & de les approprier à ses jouissances, est le travail naturel de l'homme, l'accomplissement de son premier devoir naturel.

Vous verrez enfin que votre travail accomplissant votre devoir, vous donne un droit naturel à la production qui vient d'être par vous discernée & appropriée à votre jouissance.

Considérez un homme dans l'état naturel, imaginez qu'un naufrage vient de vous jetter sur une terre inculte & sauvage, quel est le premier devoir naturel qui se fera sentir très impérieusement? celui de pourvoir à votre conservation, d'éviter les souffrances & la mort. Quelle sera votre occupation naturelle ? celle de discerner les productions de la terre qui peuvent satisfaire vos besoins & vos desirs, de travailler à les approprier à votre jouissance. Quel sera votre premier sentiment na-[170]turel après ce discernement & ce travail, celui d'user du droit que vous venez d'acquérir sur ces productions, en les consommant pour votre conservatio n& [sic] votre bien-être.

Devoir naturel, travail naturel, droit naturel : voilà une premiere suite d'idées exactes & précises, qui sont bien faciles à saisir. Si deux hommes qui n'ont jamais eu nulle relation entr'eux ont été jettés sur le même rivage inculte; avant toute Société, avant toute convention mutuelle, le droit naturel de jouir d'une production est acquis à celui des deux qui se l'est procuré par son travail. Il y a donc une Loi naturelle qui prescrit à l'autre de respecter ce droit, & de ne pas usurper sa propriété, c'est-à-dire l'objet qu'i! s'est approprié par son travail pour subsister, ou pour remplir son premier devoir naturel.

Si le second des hommes sauvages, arrache au premier la nourriture qu'il [171] avoit pris soin de rechercher & de préparer, s'il le laisse en proie à la faim & la foiblesse, la conscience nous dit naturellement qu'il fait mal, qu'il transgresse la Loi naturelle, qu'il viole le droit naturel de son semblable, & ce sentiment naturel nous indique la justice par essence, antérieure à toutes conventions, à toutes Sociétés humaines.

La Loi naturelle, de respecter le droit naturel d'autrui, & de ne pas usurper sa propriété, acquise par son travail naturel, est accompagnée comme le premier devoir naturel, de la même peine ou sanction inévitable ; toute usurpation est infailliblement & nécessairement suivie de peine intérieure, de danger, de la douleur & même quelquefois de la mort ; la colere, le combat, le desir de la vengeance, les réprésailles par la violence ou par la ruse, sont l'effet inévitable de toute violation du droit naturel d'homme sauvage à homme sau-[172]vage, ainsi le veut la nature: parceque, usurper le fruit du travail d'autrui est précisement le contraire de ce qu'elle prescrit. C'est évidemment la conservation & le bien-être de l'espece, & de chaque individu qu'elle veut; puisque la douleur & la mort sont des peines attachées à la négligence de tout homme qui ne s'occuperoit pas d'y pourvoir. Deux mortels qui travaillent chacun pour soi, à sa propre conservation, à son propre bien-être, remplissent donc évidemment son voeu général & continuel; deux autres qui emploient leur temps, leurs forces, leur industrie à usurper le fruit de leur travail respectif, à s'observer, à se venger, à se battre, à se blesser ou même à se mettre à mort, sont donc précisément le contraire de ce qu'elle veut, de ce qu'elle prescrit, & courent d'eux-mêmes au devant de la peine qu'elle leur a préparée; ils se font eux-mêmes des causes de souffrance & de destruction.

[173] Voilà donc la Loi Naturelle prohibitive de toute usurpation de la propriété d'autrui, antérieure à toute convention, à toute institution humaine, à toute société, & fondée uniquement sur le devoir naturel imposé à chaqu'un de pourvoir à sa conservation & à son bien-être, sous peine de souffrance & de mort.

Examinons maintenant les moyens que la nature donne aux hommes pour remplir ce devoir sans violer la Loi qui leur interdit l'usurpation des fruits du travail d'autrui: nous trouverons trois moyens naturels de pourvoir à notre subsistance, à notre conservation, à notre bien-être, c'est-à-dire, de nous approprier les objets qui sont physiquement capables de servir aux jouissances utiles & agréables.

Le premier moyen qui vous est commun avec tous les animaux, c'est la recherche habituelle des productions naturelles convenables aux besoins & aux [174] desirs de l'homme, c'est le plus pénible, le plus imparfait, le plus sujet aux dangers, & par conséquent le moins propre à la multiplication, & au bien être de l'espece & de chacun des hommes.

Le second qui nous est commun avec quelques animaux seulement, c'est la récolte & la conservation des productions naturelles dans un tems plus convenable, par prévoyance pour le besoin futur; ce second moyen assure mieux la subsistance & le bien être, il est plus favorable à la multiplication & au bonheur de l'espece & de chaque individu.

Enfin, le troisieme qui ne convient qu'à l'homme & à son intelligence, exclusivement à tous les animaux connus, c'est la culture des productions naturelles, le travail d'en procurer la multiplication, de les rendre plus abondantes, plus propres aux jouissances utiles & agréables, qui font la conservation & [175] le bien être de l'espece entiere & de chacun des mortels qui la composent.

L'homme est donc naturellement constitué de maniere qu'il peut contribuer par le travail de la culture à la multiplication des productions naturelles qui lui sont avantageuses.

D'où il résulte évidemment que la maniere d'être naturellement la plus avantageuse à l'espece humaine, c'est l'état de culture & d'observation de la Loi Naturelle; c'est-là précisément ce que Monsieur de la Riviere appelle, avec tous les Philosophes économistes, l'ordre naturel.

Sans l'observation de la Loi Naturelle, tout est désordre, dangers, misere & destruction pour l'espece humaine, dans quelqu'état que vous la supposiez; avec cette observation, son bien-être, sa multiplication restent imparfaits tant que l'homme n'est pas cultivateur.

Dès que l'homme commence à culti-[176]ver, la conservation, la propagation, le bien-être de l'espece, vont sans cesse en croissant & multipliant dans la même proportion que sa culture, pourvu que l'observation de la Loi Naturelle continue d'être inviolable. Pourquoi ? c'est qu'il existe une Loi physique évidente & palpable, en vertu de laquelle la nature proportionne la quantité, la qualité de ses productions au travail de l'homme cultivateur.

L'ordre naturel le plus avantageux qu'il soit possible aux hommes contient donc deux parties essentielles, inséparables & absolument dépendantes l'une de l'autre, augmentation progressive de culture, & observation de la loi naturelle.

Remarquons sur-tout que l'une ne peut exister sans l'autre, que l'une ne peut s'altérer sans que l'autre s'altere : c'est une des plus grandes & des plus importantes vérités de la philosophie morale & politique.

[177] La culture exige de grands travaux pour disposer la terre à une production utile & abondante; il faut attendre long-temps que les plants & les semences aient acquis leur degré de maturité; & même après la récolte des fruits, il faut les conserver pour le besoin, & les rendre propres aux jouissances. C'est la Loi physique de la production; l'homme qui la connoît, ne hasarde point ces travaux préparatoires sans avoir acquis la certitude morale d'en recueillir les profits.

Si la Loi naturelle n'étoit pas observée, si le travail ne donnoit pas un droit inviolable, si le premier survenant pouvoit s'approprier la récolte d'autrui, ne faudroit-il pas être insensé pour s'attacher constamment à une cultivation inutile & pénible ?

L'observation de la Loi naturelle, ou le respect inviolable des propriétés d'autrui, est donc une condition indispen-[178]sable, pour que la culture devienne progressivement la plus parfaite & la plus avantageuse qu'il soit possible à l'espece humaine. L'homme étant naturellement industrieux, avide des jouissances, & attaché au plaisir de cultiver, (car, c'est tellement une satisfaction naturelle de voir croître sur la terre les fruits de ses travaux, de les recueillir dans la saison & d'en jouir; que les hommes, même les plus dépravés par des murs factices, ne sont point insensibles à ce plaisir) dès qu'il est assuré de profiter de sa culture, il s'attache avec ardeur à l'étendre de plus en plus.

Une culture qui devient de jour en jour plus parfaite, plus utile, plus satisfaisante pour les hommes, par le développement de leur industrie, moyennant l'observation la plus inviolable de la Loi naturelle; voilà donc ce qui constitue évidemment l'ordre naturel le [179] plus avantageux possible à l'espece humaine, à sa conservation, à sa multiplication, à son bien-être.

Dans cet état, quel est le devoir, quel est le droit, quel est l'intérêt de chaque homme en particulier ? de profiter le mieux qu'il lui est possible de ses avantages naturels pour remplir sa premiere obligation naturelle, c'est-à-dire pour se procurer sa subsistance, sa conservation, son bien-être, en observant la Loi naturelle, de ne point usurper sur les propriétés d'autrui.

Si tous les hommes étoient toujours assez sages pour ne jamais perdre de vue cet ordre naturel, pour en faire continuellement la base de toute leur conduite, la regle de chacune de leurs actions; il ne se formeroit entre nous autres humains, qu'une seule espece de Sociétés, celle des travaux utiles; nous n'aurions entre nous que des relations agréables & volontaires, & nos forces [180] ne pourroient être confédérées, que contre les obstacles naturels, ou les animaux destructeurs, soit de notre espece même, soit de ses richesses naturelles.

Mais quelque simple que soit l'ordre naturel, de quelque évidence qu'il frappe tout esprit humain dès qu'on y réfléchit, l'homme brut, qui ne pense ni ne réfléchit, n'est point pénétré de la connoissance de cet ordre; il ne sent que confusément les biens que produit la culture, l'obligation que prescrit la Loi naturelle. D'ailleurs l'homme est naturellement capable de cupidité & de colere ; dans les moments d'ivresse, où les passions dominent la raison, il oublie tout, & quelqu'instruit qu'il soit d'ailleurs, il est capable de sacrifier tout intérêt & tout devoir. C'est encore une suite trop évidente de notre constitution physique.

L'ordre naturel ne seroit donc pas observé aussi parfaitement qu'il est possible, si l'espece humaine n'avoit pas dans ses facultés naturelles des remedes contre l'ignorance & contre la cupidité usurpatrice : ces remedes qui sont- ils ? Contre l'ignorance, c'est l'instruction des regles essentielles & constitutives de l'ordre, instruction qui doit être la plus claire, la plus générale, la plus continuelle qu'il soit possible: ce premier moyen étant ainsi mis en usage, l'ignorance sera évidemment & nécessairement la moindre qu'il soit naturellement possible.

Contre la cupidité usurpatrice, c'est l'autorité ou la force garantissante & protectrice des propriétés d'un chacun contre les usurpations; force qui doit [182] être supérieure à toute autre force, présente par-tout où l'usurpation pourroit s'opérer, & infailliblement agissante contre tous les usurpateurs des propriétés d'autrui; en un mot le plus indéfectiblement & irrésistiblement garantissante qu'il est possible: ce second moyen étant ainsi mis en usage, la cupidité usurpatrice sera évidemment & nécessairement la moindre qu'il soit naturellement possible.

Insistons un moment sur ces derniers mots essentiels que les critiques de la doctrine affectent sans cesse d'oublier. Nous disons qu'en supposant l'instruction & l'autorité tutélaire, les plus parfaites qu'il soit possible, l'ignorance & la cupidité usurpatrice seroient évidemment les moindres qu'il soit possible, d'où nous concluons que l'ordre naturel exige pour être observé aussi parfaitement qu'il est possible, qu'on perfectionne de plus en plus, autant, qu'on peut l'instruction & la garantie des propriétés.

[183] Nous supposons donc toujours que la nature humaine est incapable d'atteindre à la plus grande perfection possible, mais nous croyons qu'elle y doit tendre sans cesse, & qu'elle peut s'en approcher de plus en plus.

L'instruction qui dissipe l'ignorance, & l'autorité tutélaire qui prévient & réprime la cupidité usurpatrice, voilà donc les deux remedes nécessaires à l'imperfection de l'espece humaine, voilà donc les deux conditions indispensables, sans lesquelles l'observation de l'ordre naturel seroit toujours moins inviolable qu'il n'est possible, sans lesquelles au lieu de tendre de plus en plus à la conservation, à la propagation, au bien être de l'humanité, les hommes déchoiroient sans cesse & se rapprocheroient progressivement de la destruction & du malheur de l'espece.

Instruction & autorité tutélaire, qui exigent & font naître de nouvelles re-[184]lations entre les hommes, relations qui forment ce qu'on appelle sociétés politiques

C'est ainsi que l'ordre naturel fonde nécessairement l'ordre essentiel de ces sociétés politiques, théorie nouvelle, profonde, exacte, sublime & avantageuse à l'humanité, que M. de la Riviere avoit puisée dans les Ouvrages & les Entretiens du Confucius d'Europe, l'immortel Auteur du Tableau Economique, & qui sert de base à son Ouvrage.

1°. Agriculture & observation de la Loi naturelle : ces deux mots renferment en abrégé tout l'ordre naturel ; 2°. instruction & autorité tutélaire : ces deux mots renferment tout l'ordre essentiel des sociétés politiques. Nous développerons cette seconde partie d'après M. de la Riviere, dans les Recueils suivants.

Nous ne répondrons point aux critiques de cet Ouvrage, qui ont feint de ne pas entendre en quoi consiste l'ordre naturel, & qui l'ont traité d'abstractions [185] métaphysiques, de rêves platoniques, de chimeres, d'idées alambiquées & confuses. Nos Lecteurs sont trop instruits pour ne pas savoir depuis long-tems qu'il est tout physique, très simple & très palpable : il ne consiste qu'en ces deux propositions très évidentes, 1°. que nous sommes tous beaucoup moins bien que nous devrions être quand on ne cultive pas la terre le mieux qu'il est possible; 2°. qu'on ne cultive pas la terre aussi bien qu'il se pourroit, quand ceux qui la font valoir perdent leur tems & leurs peines, quand ils ne jouissent pas du fruit de leur travail, & quand ils gagnent à quitter la culture.

On dira que tout le monde le sait : rien n'est plus vrai. Ce n'est donc pas un songe que l'Ordre naturel; ce n'est donc pas un tissu de distinctions métaphysiques.

Reste à savoir si tout l'ordre essentiel des Sociétés politiques n'est pas renfermé dans ces deux vérités si simples, où jamais on ne l'avoit cherché.

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