E S S A I

SUR LA NATURE

DU

COMMERCE EN GÉNÉRAL

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Du Commerce avec l'Etranger

Lorsqu' un État échange un petit produit de terre contre un plus grand dans le commerce avec l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce commerce : [298] & si l'argent y circule en plus grande abondance que chez l'Etranger, il échangera toujours un plus petit produit de terre contre un plus grand.

Lorsque l'État échange son travail contre le produit de terre de l'Etranger, il paroît avoir l'avantage dans ce commerce; attendu que ses habitans sont entretenus aux dépens de l'Etranger.

Lorsqu'un État échange son produit conjointement avec son travail, contre un plus grand produit de l'Etranger conjointement avec un travail égal ou plus grand, il paroît encore avoir l'avantage dans ce commerce. Si les Dames de Paris consomment, année commune, des dentelles de Bruxelles pour la valeur de cent mille onces d'argent, le quart d'un arpent de terre en Brabant, qui produira [299] cent cinquante livres pesant de lin, qu'on travaillera en dentelles fines à Bruxelles, correspondra à cette somme. I1 faudra le travail d'environ deux mille personnes en Brabant pendant une année pour toutes les parties de cette Manufacture, depuis la semence du lin jusqu'à la derniere perfection de la dentelle. Le Marchand de dentelle ou Entrepreneur à Bruxelles en fera les avances; il paiera directement ou indirectement toutes les fileuses & faiseuses de dentelles, & la proportion du travail de ceux qui font leurs outils; tous ceux qui ont part au travail, acheteront leur entretien directement ou indirectement du Fermier en Brabant, qui paie en partie la rente de son Propriétaire. Si on met le produit de terre qu'on attribue dans cette œconomie à ces deux mille personnes, à trois arpens [300] par tête, tant pour l'entretien de leurs personnes que pour celui de leurs familles qui en subsistent en partie, il y aura six mille arpens de terre en Brabant emploïés à l'entretien de ceux qui ont part au travail de la dentelle, & cela aux dépens des Dames de Paris qui paieront & porteront cette dentelle.

Les Dames de Paris y paieront les cent mille onces d'argent, chacune suivant la quantité qu'elles en prennent; il faudra envoïer tout cet argent en especes à Bruxelles, en déduisant les frais seulement de l'envoi, & il faut que l'Entrepreneur à Bruxelles y trouve non-seulement le paiement de toutes ses avances, & l'interêt de l'argent qu'il aura peut-être emprunté, mais encore un profit de son entreprise pour l'entretien de sa famille. Si le prix que les Dames donnent de la dentelle ne rem[301]plit pas tous les frais & profits en géneral, il n'y aura pas d'encouragement pour cette Manufacture, & les Entrepreneurs cesseront de la conduire ou seront banqueroute; mais comme nous avons supposé qu'on continue cette Manufacture, il est de nécessité que tous les frais se trouvent dans les prix que les Dames de Paris en donnent, & qu'on envoie les cent mille onces d'argent à Bruxelles, si les Brabançons ne tirent rien de France pour en faire la compensation.

Mais si les habitans du Brabant aiment les vins de Champagne, & en consomment, année commune, la valeur de cent mille onces d'argent, l'article des vins pourra compenser celui de la dentelle, & la balance du commerce, par rapport à ces deux branches, sera égale. La compensation & la circulation se fera [302] par l'entremise des Entrepreneurs & des Banquiers en mêleront de part & d'autre.

Les Dames de Paris paieront cent mille onces d'argent à celui qui leur vend & livre la dentelle; celui-ci les paiera au Banquier qui lui donnera une ou plusieurs lettres de change sur son correspondant à Bruxelles. Ce Banquier remettra l'argent aux Marchands de vin de Champagne qui ont 100000 onces d'argent à Bruxelles, & qui lui donneront leurs lettres de change de même valeur tirées sur lui par son Correspondant à Bruxelles. Ainsi les 100000 onces païées pour le vin de Champagne à Bruxelles, compenseront les 100000 onces païées pour la dentelle à Paris; au moïen de quoi on épargnera la peine de voiturer l'argent reçu à Paris jusqu'à Bruxelles, & la peine de voiturer l'argent reçu à Bruxelles jusqu'à [303] Paris. Cette compensation se fait par lettres de change, dont je tacherai de faire connoître la nature dans le chapitre suivant.

Cependant on voit dans cet exemple que les cent mille onces que les Dames de Paris paient pour la dentelle, viennent entre les mains des Marchands qui envoient le vin de Champagne à Bruxelles : & que les cent mille onces que les consommateurs du vin de Champagne paient pour ce vin à Bruxelles, tombent entre les mains des Entrepreneurs ou Marchands de dentelles. Les Entrepreneurs de part & d'autre, distribuent cet argent à ceux qu'ils font travailler, soit pour ce qui regarde les vins, soit pour ce qui regarde les dentelles.

Il est clair par cet exemple que les Dames de Paris soutiennent & entretiennent tous ceux qui [304] travaillent à la dentelle en Brabant, & qu'elles y causent une circulation d'argent. Il est également clair que les consommateurs du vin de Champagne à Bruxelles soutiennent & entretiennent en Champagne, non-seulement tous les Vignerons & autres qui ont part à la production du vin, tous les Charons, Maréchaux, Voituriers, &c. qui ont part à la voiture, aussi-bien que les chevaux qu'on y emploie, mais qu'ils paient aussi la valeur du produit de la terre pour le vin, & causent une circulation d'argent en Champagne.

Cependant cette circulation ou ce commerce en Champagne, qui fait tant de fracas, qui fait vivre le Vigneron, le Fermier, le Charon, le Maréchal, le Voiturier, & qui fait païer exactement, tant la rente du Propriétaire de la vigne, que celle du Propriétaire des prairies qui [305] servent à entretenir les chevaux de voiture, est dans le cas présent, un commerce onéreux & désavantageux à la France, à l'envisager par les effets qu'il produit.

Si le Muid de vin se vend à Bruxelles pour soixante onces d'argent, & si on suppose qu'un arpent produise quatre muids de vin, il faut envoïer à Bruxelles le produit de quatre mille cent soixante-six arpens & demi de terre, pour correspondre à cent mille onces d'argent, & il faut emploïer autour de deux mille arpens de prairies & de terres, pour avoir le foin & l'avoine que consomment les chevaux de transport, & ne les emploïer durant toute l'année à aucun autre usage. Ainsi on ôtera à la subsistance des François environ six mille arpens de terres, & on augmentera celle des Brabançons de plus de quatre mille ar[306]pens de produit, puisque le vin de Champagne qu'ils boivent épargne plus de quatre mille arpens qu'ils emploieroient vraisemblablement à produire de la biere pour leur boisson, s'ils ne louvoient pas de vin. Cependant la dentelle avec laquelle on paie tout cela, ne couse aux Brabançons que le quart d'un arpent de lin. Ainsi avec un arpent de produit, conjointement à leur travail, les Brabançons paient plus de seize mille arpens aux François conjointement à un moindre travail. Ils retirent une augmentation de subsistance, & ne donnent qu'un instrument de luxe qui n'apporte aucun avantage réel à la France, parceque la dentelle s'y use & s'y détruit, & qu'on ne peut l'échanger pour quelque chose d'utile après cela. Suivant la regle intrinseque des valeurs, la terre qu'on emploie en Champagne pour la produc[307]tion du vin, celle pour l'entretien des Vignerons, des Tonneliers, des Charons, des Maréchaux, des Voituriers, des chevaux pour le transport, &c. devroit être égale à la terre qu'on emploie en Brabant à la production du lin, & à celle qu'il faut pour l'entretien des fileuses, des faiseuses de dentelles & de tous ceux qui ont quelque part à la fabrication de cette Manufacture de dentelle.

Mais si l'argent est plus abondant dans la circulation en Brabant qu'en Champagne, la terre & le travail y seront à plus haut prix, & par conséquent dans l'évaluation qui se fait de part & d'autre en argent, les François perdront encore considérablement.

On voit dans cet exemple une branche de commerce qui fortifie l'Etranger, qui diminue les habitans de l'État, & qui, sans [308] en faire sortir aucun argent effectif, affoiblit ce même État. J'ai choisi cet exemple pour mieux faire sentir comment un État peut être la dupe d'un autre par le fait du commerce, & pour faire comprendre la maniere de connoître les avantages & les desavantages du commerce avec l'Etranger.

C'est en examinant les effets de chaque branche de commerce en particulier, qu'on peut regler utilement le commerce avec les Etrangers : on ne sauroit le connoître distinctement par des raisonnemens généraux.

On trouvera toujours par l'examen des particularités, que l'exportation de toute Manufacture est avantageuse à l'État, parce qu'en ce cas l'Etranger paie & entretient toujours des Ouvriers utiles à l'État; que les meilleurs retours ou paiemens qu'on retire sont les especes, [309] & au défaut des especes, le produit des terres de l'Etranger où il entre le moins de travail. Par ces moïens de commercer on voit souvent des États qui n'ont presque point de produits de terre, entretenir des habitans en grand nombre aux dépens de l'Etranger : & de grands États maintenir leurs habitans avec plus d'aisance & d'abondance.

Mais attendu que les grands États n'ont pas besoin d'augmenter le nombre de leurs habitans, il suffit d'y faire vivre ceux qui y sont, du crû de l'État, avec plus d'agrément & d'aisance, & de rendre les forces de l'État plus grandes pour sa défense & sa sureté. Pour y parvenir par le commerce avec l'Etranger, il faut encourager, tant qu'on peut, l'exportation des ouvrages & des Manufactures de l'État, pour en retirer, autant qu'il est possible, de l'or & de [310] l'argent en nature. S'il arrivoit par des récoltes abondantes qu'il y eût en l'État beaucoup de produits au-delà de la consommation ordinaire & annuelle, il seroit avantageux d'en encourager l'exportation chez l'Etranger pour en faire entrer la valeur en or & en argent : ces métaux ne périssent point & ne se

dissipent pas comme les produits de la terre, & on peut toujours avec l'or & l'argent faire entrer dans l'État tout ce qui y manque.

Cependant il ne seroit pas avantageux de mettre l'État dans l'habitude annuelle d'envoïer chez l'Etranger de grandes quantités du produit de son crû, pour en tirer le paiement en Manufactures étrangeres. Ce seroit affoiblir & diminuer les habitans & les forces de l'État par les deux bouts.

Mais je n'ai point dessein [311] d'entrer dans le détail des branches du commerce qu'il faudroit encourager pour le bien de l'État. Il me suffit de remarquer qu'il faut toujours tâcher d'y faire entrer le plus d'argent qu'il se peut.

L'augmentation de la quantité d'argent qui circule dans un État, lui donne de grands avantages dans le commerce avec l'Etranger, tant que cette abondance d'argent y continue. L'État échange toujours par là une petite quantité de produit & de travail, contre une plus grande. Il leve les taxes avec facilité, & ne trouve pas de difficulté à faire de l'argent dans les cas de besoins publics.

Il est vrai que la continuation de l'augmentation de l'argent causera dans la suite par son abondance une cherté de terre & de travail dans l'État. Les ouvrages & les Manufactures cou[312]teront tant, à la longue, que l'Etranger cessera peu-à-peu de les acheter, & s'accoutumera à les prendre ailleurs à meilleur marché; ce qui ruinera insensiblement les ouvrages & les Manufactures de l'État. La même cause qui augmentera les rentes des Propriétaires des terres de l'État (qui est l'abondance de l'argent) les mettra dans l'habitude de tirer quantité d'ouvrages des païs étrangers où ils les auront à grand marché : ce sont là des conséquences naturelles. La richesse qu'un État acquert par le commerce, le travail & l'œconomie le jettera insensiblement dans le luxe. Les États qui haussent par le commerce ne manquent pas de baisser ensuite : il y a des regles que l'on pourroit mettre en usage, ce qu'on ne fait guere pour empêcher ce déclin. Toujours est-il vrai que tandis que l'État est en possession actuelle de [313] la balance du commerce, & de l'abond ance de l'argent il paroît puissant, & il l'est en effet tant que cette abondance y subsiste.

On pourroit tirer des inductions à l'infini pour justifier ces idées du commerce avec l'Etranger, & les avantages de l'abondance de l'argent. Il est étonnant de voir la disproportion de la circulation de l'argent en Angleterre & à la Chine. Les Manufactures des Indes, comme les Soieries, les Toiles peintes, les Mousselines, &c. nonobstant les frais d'une navigation de dix-huit mois, reviennent à un très bas prix en Angleterre, qui les paieroit avec la trentieme partie de ses ouvrages & de ses Manufactures si les Indiens les vouloient acheter. Mais ils ne sont pas si foux de païer des prix extravagans pour nos ouvrages, pendant qu'on travaille mieux chez eux & infiniment à meil[314]leur marché. Aussi ne nous vendent-ils leurs Manufactures que contre argent comptant, que nous leur portons annuellement pour augmenter leurs richesses & diminuer les nôtres. Les Manufactures des Indes qu'on consomme en Europe ne font que diminuer notre argent & le travail de nos propres Manufactures.

Un Amériquain, qui vend à un Européen des peaux de Castor, est surpris avec raison d'apprendre que les chapeaux qu'on fait de laine sont aussi bons pour l'usage, que ceux qu'on fait de poil de castor, & que toute la différence, qui cause une si longue navigation, ne consiste que dans la fantaisie de ceux qui trouvent les chapeaux de poil de castor plus legers & plus agréables à la vûe & au toucher. Cependant comme on paie ordinairement les peaux de Castor [315] à ces Amériquains en ouvrages de fer, d'acier, &c. & non en argent, c'est un commerce qui n'est pas nuisible à l'Europe, d'autant plus qu'il entretient des Ouvriers & particulierement des Matelots, qui dans les besoins de l'Etat sont très utiles, au lieu que le commerce des Manufactures des Indes orientales, emporte l'argent & diminue les Ouvriers de l'Europe.

Il faut convenir que le commerce des Indes orientales est avantageux à la République de Hollande, & qu'elle en fait tomber la perte sur le reste de l'Europe en vendant les épices & Manufactures, en Allemagne, en Italie, en Espagne & dans le Nouveau Monde, qui lui rendent tout l'argent qu'elle envoie aux Indes & bien au-delà : il est même utile à la Hollande d'habiller ses femmes & plu sieurs autres habitans, des Manufactu[316]res des Indes, plutôt que d'étoffe d'Angleterre & de France. Il vaut mieux pour les Hollandois enrichir les Indiens que leurs voisins, qui pourroient en profiter pour les opprimer : d'ailleurs ils vendent aux autres habitans de l'Europe les toiles & les petites Manufactures de leur crû, beaucoup plus cher qu'ils ne vendent chez eux les Manufactures des Indes, qui s'y consomment.

L'Angleterre & la France auroient tort d'imiter en cela les Hollandois. Ces Roïaumes ont chez eux les moïens d'habiller leurs femmes, de leur crû; & quoique leurs étoffes reviennent à un plus haut prix que celles des Manufactures des Indes, ils doivent obliger leurs habitans de n'en point porter d'étrangeres; ils ne doivent pas permettre la diminution de leurs ouvrages & de leurs Manufactures, ni se mettre dans la dépendance des [317] Etrangers, ils doivent encore moins laisser enlever leur argent pour cela.

Mais puisque les Hollandois trouvent moïen de débiter dans les autres Etats de l'Europe les marchandises des Indes, les Anglois & les François en devroient faire autant, soit pour diminuer les forces navales de la Hollande, soit pour augmenter les leurs, & sur-tout afin de se passer du secours des Hollandois dans les branches de consommation, qu'une mauvaise habitude a rendues nécessaires dans ces Roïaumes : c'est un désavantage visible de permettre qu'on porte des Indiennes dans les Roïaumes d'Europe qui ont de leur crû dequoi habiller leurs habitans.

De même qu'il est désavantageux à un Etat d'encourager des Manufactures étrangeres, il est aussi désavantageux d'encourager la navigation des étrangers. [318] Lorsqu'un Etat envole chez l'Etranger ses ouvrages & ses Manufactures, il en tire l'avantage en entier s'il les envoie par ses propres Vaisseaux : par-là il entretient un bon nombre de Matelots, qui sont aussi utiles à l'Etat que les Ouvriers. Mais s'il en abandonne le transport à des Bâtimens étrangers, il fortifie la Marine étrangere & diminue la sienne.

C'est un point essentiel du commerce avec l'Etranger que celui de la navigation. De toute l'Europe, les Hollandois sont ceux qui construisent des Vaisseaux à meilleur marché. Outre les rivieres qui leur apportent du bois flotté, le voisinage du Nord leur fournit à moins de frais les mâts, le bois, le goudron, les cordages, &c. Leurs Moulins à scier le bois en facilitent le travail. De plus ils naviguent avec moins d'équipage, & leurs Ma[319]telots vivent à très peu de frais. Un de leurs Moulins à scier le bois épargne journellement le travail de quatre-vingts hommes.

Par ces avantages ils seroient dans l'Europe les seuls voituriers par Mer, si l'on suivoit toujours le meilleur marché : & s'ils avoient de leur propre crû dequoi faire un commerce étendu, ils auroient sans doute la plus florissante Marine de l'Europe. Mais le grand nombre de leurs Matelots ne suffit pas, sans les forces intérieures de l'Etat, pour la superiorité de leurs forces navales : ils n'armeroient jamais de Vaisseaux de guerre, ni de Matelots si l'Etat avoit de grands revenus pour les construire & les solder : ils profiteroient en tout du grand marché.

L'Angleterre pour les empêcher d'augmenter à ses dépens leur avantage sur Mer par ce bon marché, a défendu à tou[320]te Nation d'apporter chez elle d'autres marchandises que celles de leur crû; au moïen dequoi les Hollandois n'aïant pû servir de voituriers pour l'Angleterre, les Anglois même ont fortifié par-là leur Marine : & bien qu'ils naviguent à plus de frais que les Hollandois, les richesses de leurs charges au dehors rendent ces frais moins considérables.

La France & l'Espagne sont bien des Etats maritimes, qui ont un riche produit qu'on envoie dans le Nord, d'où on leur porte chez eux les denrées & marchandises. Il n'est pas étonnant que leur marine ne soit pas considérable à proportion de leur produit & de l'étendue de leurs Côtes maritimes, puisqu'ils laissent à des Vaisseaux étrangers le soin de leur apporter du Nord tout ce qu'ils en reçoivent, & de leur venir enlever les denrées que les Etats [321] du Nord tirent de chez eux.

Ces Etats, je dis la France & l'Espagne, ne font pas entrer dans les vues de leur politique la considération du Commerce au point qu'elle y seroit avantageuse; la plûpart des Commerçans en France & en Espagne qui ont relation avec l'Etranger, sont plutôt des Facteurs ou des Commis de Négocians étrangers que des Entrepreneurs, pour conduire ce commerce de leur fond.

Il est vrai que les Etats du Nord sont, par leur situation & par le voisinage des païs qui produisent tout ce qui est nécessaire à la construction des Navires, en état de voiturer tout à meilleur marché, que ne seroit la France & l'Espagne : mais si ces deux Roïaumes prenoient des mesures pour fortifier leur marine, cet obstacle ne les en empêcheroit pas. L'Angleterre leur en a mon[322]tré il y a déja long-tems l'exemple en partie : ils ont chez eux & dans leurs Colonies tout ce qu'il faut pour la construction des Bâtimens, ou du moins il ne seroit pas difficile de les y faire produire : & il y a une infinité de voies qu'on pourroit prendre pour faire réussir un tel dessein, si la legislature ou le ministere y vouloit concourir. Mon sujet ne me permet pas d'examiner dans cet Essai, le détail de ces voies : je me bornerai à dire, que dans les païs où le commerce n'entretient pas constamment un nombre considérable de Bâtimens & de Matelots, il est presque impossible que le Prince puisse entretenir une Marine florissante, sans des frais qui seroient seuls capables de ruiner les trésors de son Etat.

Je conclurai donc, en remarquant que le commerce qui est le plus essentiel à un Etat pour [323] l'augmentation ou la diminution de ses forces est le commerce avec l'Etranger, que celui de l'intérieur d'un Etat n'est pas d'une si grande considération dans la politique; qu'on ne soutient qu'à demi le commerce avec l'Etranger, lorsqu'on n'a pas l'œil à augmenter & maintenir de gros Négocians naturels du païs, des Bâtimens & des Matelots, des Ouvriers & des Manufactures, & surtout qu'il faut toujours s'attacher à maintenir la balance contre les Etrangers.

CHAPITRE II

Des Changes & de leur nature

Dans la Ville même de Paris, il coute ordinairement cinq sols par sac de mille livres, pour porter de l'argent d'une maison à [324] une autre; s'il falloit toujours le porter du Fauxbourg Saint Antoine, aux Invalides, il en couteroit plus du double, & s'il n'y avoit pas communément de porteurs d'argent de confiance, il en couteroit encore davantage : que s'il y avoit souvent des Voleurs en chemin on 1'enverroit par grosses sommes, escorté, & avec plus de frais; & si quelqu'un se chargeoit du transport, à ses frais & risques, il se feroit païer de ce transport, à pro portion des frais & des risques. C'est ainsi, que les frais du transport, de Rouen à Paris, & de Paris à Rouen coutent ordinairement cinquante sols par sac de mille livres, ce qu'on appelle dans le langage des Banquiers, un quart pour cent; les Banquiers envoient l'argent ordinairement en doubles barils, que les Voleurs ne peuvent gueres emporter, à cause du fer & de la pesanteur, [325] & comme il y a toujours des Messagers sur cette route, les frais sont peu considérables, sur les grosses parties qu'on envoie de part & d'autre.

Si la Ville de Châlons sur Marne paie tous les ans au Receveur des Fermes du Roi, dix mille onces d'argent d'un côté, & si de l'autre côté les Marchands de vin de Châlons ou des environs vendent à Paris, par l'entremise de leurs correspondans, des vins de Champagne pour la valeur de dix mille onces d'argent; si l'once d'argent en France passe dans le commerce pour cinq livres, la somme des dix mille onces en question s'appellera cinquante mille livres, tant à Paris qu'à Chalons.

Le Receveur des Fermes dans cet exemple a cinquante mille livres à envoïer à Paris, & les correspondans des Marchands de vin de Châlons ont cinquan[326]te mille livres à envoïer à Châlons; on pourra épargner ce double emploi ou transport par une compensation ou comme on dit par lettres de change, si les parties s'abouchent & s'accommodent pour cela.

Que les correspondans des Marchands de vin de Châlons portent (chacun sa part) les cinquante mille livres chez le Caissier du Bureau des Fermes à Paris; qu'il leur donne une ou plusieurs rescriptions, ou lettres de change sur le Receveur des Fermes à Châlons, païables à leur ordre; qu'ils endossent ou passent leur ordre aux Marchands de vin de Châlons, ceux-ci recevront du Receveur à Châlons les cinquante mille livres. De cette maniere, les cinquante mille livres à Paris seront païées au Caissier des Fermes à Paris, & les cinquante mille livres à Châlons seront païées aux Mar[327]chands de vin de cette Ville, & par cet échange ou compensation, on épargnera la peine de voiturer cet argent d'une ville à l'autre. Ou bien que les Marchands de vin à Châlons, qui ont cinquante mille livres à Paris, aillent offrir leurs lettres de change au Receveur qui les endossera au Caissier des Fermes à Paris, lequel y touchera le montant, & que le Receveur à Châlons leur paie contre leurs lettres de change les cinquante mille livres qu'il a à Châlons : de quelque côte qu'on fasse cette compensation, soit qu'on tire les lettres de change de Paris sur Châlons, soit de Châlons sur Paris, comme dans cet exemple on paie once pour once, & cinquante mille livres pour cinquante mille livres, on dira que le change est au pair.

La même methode se pourra pratiquer, entre ces Marchands [328] de vin à Châlons, & les Receveurs des Seigneurs de Paris qui ont des terres ou des rentes aux environs de Châlons, & encore entre les Marchands de vin, ou tout autres Marchands à Châlons, qui ont envoïé des denrées ou des marchandises à Paris, & qui y ont de l'argent, & tous Marchands qui ont tiré des marchandises de Paris & les ont vendues à Châlons. Que s'il y a un grand commerce entre ces deux Villes, il s'érigera des Banquiers à Paris & à Châlons, qui s'aboucheront avec les interressés de part & d'autre, & seront les agens ou entremeteurs des paiemens qu'on auroit à envoïer d'une de ces Villes à l'autre. Maintenant si tous les vins, & autres denrées & marchandises qu'on a envoïées de Châlons à Paris, & qu'on y a effectivement vendues pour argent comptant, excedent en valeur la somme de la [329] recette des Fermes à Châlons, celles des rentes que les Seigneurs de Paris ont aux environs de Châlons, & encore la valeur de toutes les denrées & de toutes les marchandises qui ont été envoïées de Paris à Châlons & qu'on y a vendues pour argent comptant, de la somme de cinq mille onces d'argent ou de vingt-cinq mille liv. il faudra nécessairement que le Banquier à Paris envoie cette somme en argent à Châlons. Cette somme sera l'excédent ou la balance du commerce entre ces deux Villes; on l'enverra dis-je nécessairement en especes à Châlons, & cette opération se trouvera conduite de la maniere suivante ou de quelqu'autre maniere approchante.

Les Agens, ou Correspondans des Marchands de vin de Châlons & des autres qui ont envoïé des denrées ou des Marchandises de Châlons à Paris, [330] ont l'argent de ces ventes en caisse à Paris : ils ont ordre de le remettre à Châlons; ils ne sont pas dans l'habitude de le risquer par les voitures, ils s'adresseront au Caissier des Fermes qui leur donnera des rescriptions ou lettres de change sur le Receveur des Fermes à Châlons, jusqu'à la concurrence des fonds qu'il a à Châlons, & cela ordinairement au pair; mais comme ils ont besoin de remettre encore d'autres sommes à Châlons, ils s'adresseront pour cela au Banquier qui aura à sa disposition les rentes des Seigneurs à Paris qui ont des terres aux environs de Châlons. Ce Banquier leur fournira, de même que le Caissier des Fermes, des lettres de change sur son correspondant à Châlons jusqu'à la concurrence des fonds qu'il a à sa disposition à Châlons, & qu'il avoit ordre de faire revenir à Paris : cette com[331]pensation se fera aussi au pair, si ce n'est que le Banquier cherche à y trouver quelque petit profit pour sa peine, tant de la part de ces Agens qui s'adressent à lui pour remettre leur argent à Châlons, que de celle des Seigneurs qui l'ont chargé de faire revenir leur argent de Châlons, à Paris. Si le Banquier a de même à sa disposition à Châlons, la valeur des Marchandises qui y ont été envoïées de Paris, & qui y ont été vendues pour argent comptant; il fournira encore de même des lettres de change pour cette valeur.

Mais dans notre supposition les Agens des Marchands de Châlons, ont encore en caisse à Paris vingt-cinq mille livres qu'ils ont ordre de remettre à Châlons, au-delà de toutes les sommes ci-dessus mentionnées. S'ils offrent cet argent au Caissier des Fermes, il répondra qu'il [332] n'a plus de fonds à Châlons, & qu'il ne sauroit leur fournir de lettres de change ou des rescriptions sur cette Ville. S'ils offrent l'argent au Banquier il leur répondra, qu'il n'a pas non plus de fonds à Châlons, & qu'il n'a pas occasion de tirer, mais que si l'on veut lui païer trois pour cent de change, il fournira des lettres : ils offriront un ou deux pour cent, & enfin deux & demi, ne pouvant faire mieux. A ce prix le Banquier se déterminera à leur donner des lettres, c'est-à-dire, qu'en lui païant à Paris deux livres dix sols, il fournira une lettre de change de cent livres, sur son correspondant de Châlons, païable à dix ou quinze jours, afin de mettre ce correspondant en état de faire ce paiement des vingt-cinq mille livres qu'il tire sur lui : à ce prix de change, il les lui enverra par le Messager ou Carrosse en espece [333] d'or, ou au défaut de l'or, en argent. Il paiera dix livres pour chaque sac de mille livres, ou suivant le langage des Banquiers un pour cent; il paiera à son Correspondant de Châlons pour commission cinq livres-par sac de mille livres, ou demi pour cent, & il gardera pour son profit un pour cent. Sur ce pied le change est à Paris pour Châlons à deux & demi pour cent au-dessus du pair, parcequ'on paie deux livres dix sols sur chaque cent livres pour le prix du change.

C'est ainsi à peu-près que la balance du commerce se transporte d'une ville à l'autre, par l'entremise des Banquiers, & en gros articles ordinairement. Tous ceux qui portent le titre de Banquiers ne sont pas dans cette habitude; & il y en a plusieurs qui ne se mêlent que de commissions & de spéculation de banque. Je ne mettrai au nombre des [334] Banquiers que ceux qui font voiturer l'argent. C'est à eux à régler toujours les changes, dont lés prix suivent les frais & les risques du transport des especes, dans les cas différens.

On fixe rarement le prix du change entre Paris & Châlons à plus de deux & demi ou trois pour cent, au dessus ou au dessous du pair. Mais de Paris à Amsterdam le prix du change montera à cinq ou six pour cent lors qu'il faudra voiturer les especes. Le chemin est plus long le risque est plus grand; il faut plus de Correspondans & de Commissionnaires. Des Indes en Angleterre, le prix du transport sera de dix à douze pour cent. De Londres à Amsterdam, le prix du change ne passera guere deux pour cent en tems de paix.

Dans notre exemple présent, on dira que le change à Paris pour Châlons sera à deux & demi [335] pour cent, au dessus du pair; & on dira à Châlons que le change pour Paris est à deux & demi pour cent, au dessous du pair : parceque dans ces circonstances celui qui donnera de l'argent à Châlons pour une lettre de change pour Paris ne donnera que quatre-vingt-dix-sept livres dix sols, pour recevoir cent livres à Paris : & il est visible que la Ville ou Place où le change est au dessus du pair doit à celle où il est au dessous, tant que le prix du change subsiste sur ce pied. Le change n'est à Paris à deux & demi pour cent, au dessus du pair pour Châlons, que parceque Paris doit à Châlons, & qu'on a besoin de voiturer l'argent de cette dette de Paris à Châlons : c'est pourquoi lorsqu'on voit que le change est communement au dessous du pair dans une ville, par rapport à une autre, on pourra conclure que cette premiere ville [336] doit la balance du commerce à l'autre, & lorsque le change est à Madrid ou à Lisbonne au dessus du pair pour tous les autres païs, cela fait voir que ces deux Capitales doivent toujours envoier des especes à ces autres païs.

Dans toutes les Places & Villes qui se servent de la même monnoie & des mêmes especes d'or & d'argent, comme Paris & Châlons sur Marne, Londres & Bristol, l'on connoît & l'on exprime le prix du change en donnant & en prenant tant pour cent, de plus ou de moins que le pair. Quand on paie quatre-vingt-dix-huit livres dans une place, pour recevoir cent livres dans une autre, on dit que le change est à deux pour cent au dessous du pair à-peu-près : lorsqu'on paie cent deux livres dans une place, pour ne recevoir que cent livres dans une autre, on dit que le change [337] est à deux pour cent exactement au-dessus du pair : quand on donne cent livres dans une place, pour en recevoir cent livres dans une autre, on dit que le change est au pair. En tout cela il n'y a aucune difficulté, ni aucun mystere.

Mais lorsqu'on regle le change entre deux Villes ou Places, où la monnoïe est toute différente, où les especes sont de différentes grandeurs, finesses, tailles, & même de différens noms, la nature du change paroît d'abord plus difficile à expliquer; mais dans le fond ce change étranger ne differe de celui entre Paris & Châlons que par la différence du jargon dont les Banquiers se servent. On parle à Paris du change avec la Hollande en reglant l'écu de trois livres contre tant de deniers de gros de Hollande, mais le pair du change entre Paris & Amsterdam est toujours cent on[338]ces d'or ou d'argent contre cent onces d'or ou d'argent de même poids & titre : cent deux onces païées à Paris pour recevoir seulement cent onces à Amsterdam, reviennent toujours à deux pour cent au dessus du pair. Le Banquier qui fait les transports de la balance du commerce, doit toujours savoir calculer le pair; mais dans le langage des changes avec l'Etranger, on dira le prix du change à Londres avec Amsterdam se fait en donnant une livre sterling à Londres pour recevoir trente-cinq escalins d'Hollande en banque : avec Paris, en donnant à Londres trente deniers ou peniques sterling, pour recevoir à Paris un écu ou trois livres tournois. Ces façons de parler n'expriment pas si le change est au-dessus ou au dessous du pair; mais le Banquier qui transporte la balance du commerce en sait bien le compte, & combien il rece[339]vra d'especes étrangeres pour celles de son païs qu'il fait voiturer.

Qu'on fixe le change à Londres pour argent d'Angleterre en Roubles de Moscovie, en Marcs Lubs de Hambourg, en Richedales d'Allemagne, en Livres de gros de Flandres, en Ducats de Venise, en Piastres de Gènes ou de Livourne, en Millerays ou Crusades de Portugal, en Pieces de huit d'Espagne, ou Pistoles &c. le pair du change pour tous ces païs, sera toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces: & si dans le langage des changes il se trouve qu'on donne plus ou moins que ce pair, cela vient au même dans le fond que si l'on disoit le change est de tant au dessus ou au dessous du pair, & on connoîtra toujours si l'Angleterre doit la balance ou non à la place avec laquelle on regle le change, ni plus ni moins [340] qu'on le sait dans notre exemple de Paris & de Châlons.

CHAPITRE III

Autres eclaircissemens pour la connoissance

de la nature des changes

On a vu que les changes sont reglés sur la valeur intrinseque des especes, c'est-à-dire, sur le pair, & que leur variation provient des frais & des risques des transports d'une place à l'autre, lorsqu'il faut envoïer en especes la balance du commerce. On n'a pas besoin de raisonnement pour une chose qu'on voit dans le fait & dans la pratique. Les Banquiers apportent quelquefois des raffinemens dans cette pratique.

Si l'Angleterre doit à la France cent mille onces d'argent pour [341] la balance du commerce, si la France en doit cent mille onces à la Hollande, & la Hollande cent mille onces à l'Angleterre, toutes ces trois sommes se pourront compenser par lettres de change entre les Banquiers respectifs de ces trois Etats, sans qu'il soit besoin d'envoïer aucun argent d'aucun côté.

Si la Hollande envoie en Angleterre pendant le mois de Janvier des marchandises pour la valeur de cent mille onces d'argent, & l'Angleterre n'en envoie en Hollande dans le même mois que pour la valeur de cinquante mille onces, (je suppose la vente & le paiement faits dans le même mois de Janvier de part & d'autre) il reviendra à la Hollande dans ce mois une balance de commerce de cinquante mille onces, & le change d'Amsterdam sera à Londres au mois de Janvier à deux ou trois pour cent [342] au dessus du pair, c'est-à-dire dans le langage des changes, que le change de Hollande qui étoit en Décembre au pair ou à trente cinq escalins par livre sterling à Londres, y montera en Janvier à trente six escalins ou environ; mais lorsque les Banquiers auront envoïé cette dette de cinquante mille onces en Hollande, le change pour Amsterdam retombera naturellement au pair à Londres, ou à trente-cinq escalins.

Mais si un Banquier Anglois prévoit en Janvier, par l'envoi qu'on y fait en Hollande d'une quantité extraordinaire de marchandises, que la Hollande lors des paiemens & ventes en Mars recevra considerablement à l'Angleterre, il pourra dès le mois de Janvier, au lieu d'envoïer les cinquante mille écus ou onces qu'on y doit ce mois-là à la Hollande, fournir ses lettres de chan[343]ge sur son Correspondant à Amsterdam, païables à deux usances ou deux mois pour en païer la valeur à l'échéance: & par ce moïen profiter du change qui étoit en Janvier au dessus du pair, & qui sera en Mars au dessous du pair : & par ce moïen gagner doublement sans envoïer un sol en Hollande.

Voilà ce que les Banquiers appellent des spéculations qui causent souvent des variations dans les changes pour un peu de tems, independamment de la balance du commerce : mais il en faut toujours à la longue revenir à cette balance qui fait la regle constante & uniforme des changes; & quoique les spéculations & crédits des Banquiers puissent quelquefois retarder le transport des sommes qu'une Ville ou Etat doit à un autre, il faut toujours à la fin païer la dette & envoïer la balance du commerce en espe[344]ces, à la Place où elle est due.

Si l'Angleterre gagne constamment une balance de commerce avec le Portugal, & perd toujours une balance avec la Hollande, les prix du change avec la Hollande & avec le Portugal le feront bien connoître; on verra bien qu'à Londres le change pour Lisbonne est au dessous du pair, & que le Portugal doit à l'Angleterre; on verra aussi que le change pour Amsterdam est au dessus du pair, & que l'Angleterre doit à la Hollande: mais on ne pourra pas voir par les changes la quantité de la dette. On ne verra pas si la balance d'argent qu'on tire de Portugal sera plus grande ou plus petite que celle qu'on est obligé d'envoïer en Hollande.

Cependant il y a une chose qui fera toujours bien connoître à Londres, si l'Angleterre gagne ou perd la balance générale de [345] son commerce (on entend par la balance générale, la différence des balances particulieres avec tous les Etats étrangers qui commercent avec l'Angleterre), c'est le prix des matieres d'or & d'argent, mais particulierement de l'or, (aujourd'hui que la proportion du prix de l'or & de l'argent en especes monnoiées differe de la proportion du prix du marché, comme on l'expliquera dans le Chapitre suivant). Si le prix des matieres d'or au marché de Londres, qui est le centre du commerce d'Angleterre, est plus bas que le prix de la Tour où l'on fabrique les guinées ou especes d'or, ou au même prix que ces especes intrinséquement; & si on porte à la Tour des matieres d'or pour en recevoir la valeur en guinées ou especes fabriquées, c'est une preuve certaine que l'Angleterre gagne dans la balance générale de son commer[346]ce; c'est une preuve que l'or qu'on tire du Portugal suffit non-seulement pour païer la balance que l'Angleterre envoie en Hollande, en Suede, en Moscovie, & dans les autres Etats où elle doit, mais qu'il reste encore de l'or pour envoïer fabriquer à la Tour, & la quantité ou somme de cette balance générale se connoît par celle des especes fabriquées à la Tour de Londres.

Mais si les matieres d'or se vendent à Londres au marché, plus haut que le prix de la Tour, qui est ordinairement de trois livres dix-huit schelings par once, on ne portera plus de ces matieres à la Tour pour les fabriquer, & c'est une marque certaine qu'on ne tire pas de l'Etranger, par exemple du Portugal, autant d'or qu'on est obligé d'en envoïer dans les autres païs où l'Angleterre doit : c'est une preuve que la balance générale du com[347]merce est contre l'Angleterre. Ceci ne se connoîtroit pas s'il n'y avoit pas une défense en Angleterre d'envoïer des especes d'or hors du Roïaume : mais cette défense est cause que les Banquiers timides à Londres aiment mieux acheter les matieres d'or, (qu'il leur est permis de transporter dans les païs étrangers) à trois livres dix-huit schelings jusqu'à quatre livres sterling l'once, pour les envoïer chez l'Etranger, que d'y envoïer les guinées ou especes d'or monoïées à trois livres dix-huit schelings, contre les loix, & au hasard de confiscation. Il y en a pourtant qui s'y hasardent, d'autres fondent les especes d'or, pour les envoïer en guise de matieres, & il n'est pas possible de juger de la quantité d'or que l'Angleterre perd, lorsque la balance générale du commerce est contre elle.

En France on déduit les frais [348] de la fabrication des especes, qui va d'ordinaire à un & demi pour cent, c'est-à-dire, qu'on y regle toujours le prix des especes au dessus de celui des matieres. Pour connoître si la France perd dans la balance générale de son commerce, il suffira de savoir si les Banquiers envoient chez l'Etranger les especes de France; car s'ils le font c'est une preuve qu'ils ne trouvent pas de matieres à acheter pour ce transport, attendu que ces matieres quoiqu'à plus bas prix en France que les especes, sont de plus grande valeur que ces especes dans les païs étrangers, au moins de un & demi pour cent.

Quoique les prix des changes ne varient guere que par rapport à la balance du commerce, entre l'Etat & les autres Païs, & que naturellement cette balance n'est que la différence de la valeur des denrés & des marchan[349]dises que l'Etat envoie dans les autres païs, & de celles que les autres païs envoient dans l'Etat; cependant il arrive souvent des circonstances & causes accidentelles qui font transporter des sommes considerables d'un Etat à un autre, sans qu'il soit question de marchandises & de commerce, & ces causes influent sur les changes tout de même que feroient la balance & l'excédent de commerce.

De cette nature sont les sommes d'argent qu'un Etat envoie dans un autre pour des services secrets & des vues de politique d'Etat, pour des subsides d'alliances, pour l'entretien de troupes, d'Ambassadeurs, de Seigneurs qui voïagent, &c. les capitaux que les Habitans d'un Etat envoient dans un autre, pour s'y interesser dans les fonds publics ou particuliers, l'interêt que ces Habitans tirent annuel[350]1ement de pareils fonds &c. Les changes ne manquent pas de varier avec toutes ces causes accidentelles, & de suivre la regle du transport d'argent dont on a besoin; & dans la considération de la balance du commerce, on ne sépare pas, & même on auroit de la peine à en séparer ces sortes d'articles; ils influent bien sûrement sur l'augmentation & la diminution de l'argent effectif d'un Etat, & de ses forces & puissances comparatives.

Mon sujet ne me permet pas de m'étendre sur les effets de ces causes accidentelles, je me bornerai toujours aux vues simples de commerce, de peur d'embarrasser mon sujet, qui ne l'est que trop par la multiplicité des faits qui s'y présentent.

Les changes haussent plus ou moins au dessus du pair à proportion des grands ou petits frais, & risques du transport d'argent, [351] & cela supposé, les changes haussent bien plus naturellement au dessus du pair dans les Villes ou Etats où il y a des défenses de transporter de l'argent hors de l'Etat, que dans celles où le transport en est libre.

Supposons que le Portugal consomme annuellement & constamment des quantités considerables de Manufactures de laine & autres d'Angleterre, tant pour ses propres habitans que pour ceux du Bresil; qu'il en paie une partie en vin, huiles, &c. mais que pour le surplus du paiement il y ait une balance constante de commerce qu'on envoie de Lisbonne à Londres. Si le Roi de Portugal fait de rigoureuses défenses, & sous peine non-seulement de confiscation, mais même de la vie, de transporter aucune matiere d'or ou d'argent hors de ses Etats, la terreur de ces défenses empêchera d'abord les Ban[352]quiers de se mêler d'envoïer la balance. Le prix des Manufactures Angloises restera en caisse à Lisbonne. Les Marchands Anglois ne pouvant avoir de Lisbonne leurs fonds, n'y enverront plus de draps. Il arrivera que les draps deviendront d'une cherté extraordinaire; cependant les draps ne sont pas encheris en Angleterre, on s'abstient seulement de les envoïer à Lisbonne à cause qu'on n'en peut pas retirer la valeur. Pour avoir de ces draps la Noblesse Portugaise & autres qui ne sauroient s'en passer, en offriront jusqu'au double du prix ordinaire; mais comme on n'en sauroit avoir assez qu'en envoïant de l'argent hors de Portugal, l'augmentation du prix du drap deviendra le profit de quiconque enverra l'or ou l'argent, contre les défenses, hors du Roïaume; cela encouragera plusieurs Juifs, & autres de porter l'or & l'argent [353] aux Vaisseaux Anglois qui sont dans la Rade de Lisbonne, même au hasard de la vie. Ils gagneront d'abord cent ou cinquante pour cent à faire ce métier, & ce profit est païé par les habitans Portugais, dans le haut prix qu'ils donnent pour le drap. Ils se familiariseront peu-à-peu à ce manége, après l'avoir pratiqué souvent avec succès, & dans la suite on verra porter l'argent à bord des Vaisseaux Anglois pour le prix de deux ou un pour cent.

Le Roi de Portugal fait la loi ou la défense : ses Sujets, même ses Courtisans, paient les frais du risque qu'on court pour rendre la défense inutile, & pour l'éluder. On ne tire donc aucun avantage d'une pareille loi, au contraire elle cause un désavantage réel au Portugal parcequ'elle est cause qu'il sort plus d'argent de l'Etat qu'il n'en sortiroit s'il n'y avoit pas une telle loi.

[354] Car ceux qui gagnent à ce manége, soit Juifs ou autres, ne manquent pas d'envoïer leurs profits en païs étrangers, & lorsqu'ils en ont assez ou lorsque la peur les prend ils suivent souvent eux-même leur argent.

Que si l'on prenoit quelques-uns de ces contrevenans sur le fait, qu'on confisquât leurs biens & qu'on les fît mourir, cette circonstance & cette exécution au lieu d'empêcher la sortie de l'argent ne feront que l'augmenter, parceque ceux qui se contentoient auparavant de un ou deux pour cent pour sortir de l'argent, voudront avoir vingt ou cinquante pour cent, ainsi il est nécessaire qu'il en sorte toujours de quoi païer la balance.

Je ne sais si j'ai bien réussi à rendre ces raisons sensibles à ceux qui n'ont point d'idée de commerce. Je sais que pour ceux qui ont quelque connoissance de la [355] pratique, rien n'est plus aisé à comprendre, & qu'ils s'étonnent avec raison que ceux qui conduisent les Etats & administrent les Finances des grands Roïaumes, aient si peu de connoissance de la nature des changes, que de défendre la sortie des matieres & des especes d'or & d'argent, en même tems.

Le moïen unique de les conserver dans un Etat, c'est de conduire si bien le commerce avec l'Etranger que la balance ne soit pas contraire à l'Etat.

CHAPITRE IV

Des variations de la proportion des valeurs, par raport

aux Métaux qui servent de monnoie

Si les Métaux étoient aussi faciles à trouver, que l'eau l'est communément, chacun en pren[356]droit pour ses besoins, & ces métaux n'auroient presque point de valeur. Les métaux qui se trouvent les plus abondans & qui coutent le moins de peine à produire, sont aussi ceux qui sont à meilleur marché. Le fer paroît le plus nécessaire; mais comme on le trouve communément en Europe, avec moins de peine & de travail que le cuivre, il est à bien meilleur marché.

Le cuivre, l'argent & l'or, sont les trois métaux dont on se sert communément pour monnoie. Les Mines de cuivre sont les plus abondantes & coutent le moins de terre & de travail à produire. Les plus abondantes Mines de cuivre sont aujourd'hui en Suede : il y faut plus de quatre-vingts onces de cuivre au Marché pour païer une once d'argent. Il est aussi à remarquer que le cuivre qu'on tire de certaines Mines est plus parfait & [357] plus beau que celui qu'on tire d'autres Mines. Celui du Japon & de Suede est plus beau que celui d'Angleterre. Celui d'Espagne étoit du tems des Romains, plus beau que celui de l'Ile de Chypre. Au lieu que l'or & l'argent, de quelque Mine qu'on les tire, sont toujours de la même perfection, lorsqu'on les a rafinés.

La valeur du cuivre, comme de tout autres choses, est proportionnée à la terre & au travail qui entrent dans sa production. Outre les usages ordinaires auxquels on l'emploie, comme pour des pots, des vases, de la batterie de cuisine, des serrures, &c., on s'en sert presque dans tous les Etats pour monnoie, dans le troc du menu. En Suede on s'en sert souvent même dans les gros paiemens lorsque l'argent y est rare. Pendant les cinq premiers siecles de Ro[3s8]me, on ne se servoit pas d'autre monnoie. On ne commença à se servir d'argent dans le troc, que dans l'année quatre cent quatre-vingt-quatre. La proportion du cuivre à l'argent fut alors réglée dans les monnoies, comme 72 à 1; dans la fabrication de cinq cent douze, comme 80 à 1; dans l'évaluation de cinq cent trente-sept, comme 64 à 1; dans la fabrication de cinq cent quatre-vingt-six, comme 48 à 1; dans celle de six cent soixante-trois de Drusus, & celle de Sylla de six cent soixante & douze, comme 53 1/3 à 1; dans celle de Marc Antoine de sept cent douze, & d'Auguste de sept cent vingt-quatre, comme 56 à 1; dans celle de Neron l'an de Jesus-Christ cinquante-quatre, comme 60 à 1; dans celle d'Antonin l'an de l'Ere présente cent soixante, comme 64 à 1; dans le tems de Constantin trois cent [359] trente, style présent, comme 120 & 125 à 1; dans le siecle de Justinien environ cinq cent cinquante, comme 100 à 1; & cela a toujours varié depuis au-dessous de la proportion de 100 dans les monnoies en Europe.

Aujourd'hui qu'on ne se sert guere de cuivre pour monnoie, que dans le troc du menu, soit qu'on l'allie avec la calamine, pour faire du cuivre jaune, comme en Angleterre, soit qu'on l'allie avec une petite partie d'argent, comme en France & en Allemagne, on le fait valoir communément dans la proportion de 40 à 1; quoique le cuivre au Marché soit ordinairement à l'argent comme 80 & 100 à 1. La raison est, qu'on diminue ordinairement sur le poids du cuivre les frais de la fabrication; & lorsqu'il n'y a pas trop de cette petite monnoie pour la circulation du bas [360] troc dans l'Etat, les monnoies de cuivre seul, ou de cuivre allié, passent sans difficulté malgré le défaut de leur valeur intrinseque. Mais lorsqu'on les veut faire passer dans le troc dans un païs étranger, on ne les veut recevoir qu'au poids du cuivre & de l'argent qui est allié avec le cuivre; & même dans les Etats où, par l'avarice ou l'ignorance de ceux qui gouvernent, on donne cours à une trop grande quantité de cette petite monnoie pour la circulation du bas troc, & où l'on ordonne qu'on en reçoive une certaine partie dans le gros paiemens, on ne la reçoit pas volontiers, & la petite monnoie perd un agiot contre l'argent blanc, c'est ce qui arrive à la monnoie de Billon & aux Ardites en Espagne pour les gros paiemens; cependant la petite monnoie passe toujours sans difficulté dans le bas troc, [361] la valeur dans ces paiemens étant ordinairement petite en elle-même, par conséquent la perte l'est encore davantage : c'est ce qui fait qu'on s'en accommode sans peine, & qu'on change le cuivre contre de petites pieces d'argent au-dessus du poids & valeur intrinseque du cuivre dans l'Etat même, mais non dans les autres Etats; chaque Etat en aïant de sa propre fabrication de quoi conduire son troc du menu.

L'or & l'argent ont, comme le cuivre, une valeur proportionnée à la terre & au travail nécessaires à leur production; & si le public se charge des frais de la fabrication de ces métaux, leur valeur en lingots & en especes est la même, leur valeur au Marché & à la Monnoie est la même chose, leur valeur dans l'Etat & dans les païs étrangers est constamment la même, tou[362]jours reglée sur le poids & sur le titre; c'est-à-dire, sur le poids seul, si ces métaux sont purs & sans alliage.

Les Mines d'argent se sont toujours trouvées plus abondantes que celles de l'or, mais non pas également dans tous les païs, ni dans tous les tems : il a toujours fallu plusieurs onces d'argent pour païer une once d'or; mais tantôt plus tantôt moins, suivant l'abondance de ces métaux & la demande. L'an de Rome trois cent dix, il falloit en Grece treize onces d'argent pour païer une once d'or, c'est-à-dire, que l'or étoit à l'argent comme 1à 13; l'an quatre cent ou environ, comme 1 à 12; l'an quatre cent soixante, comme 1 à 10, tant en Grece qu'en Italie, & par toute l'Europe. Cette proportion d'1 à 10 paroît avoir continué constamment pendant trois siecles jusqu'à la [363] mort d'Auguste, l'an de Rome sept cent soixante-sept, ou l'an de grace quatorze. Sous Tibere, l'or devint plus rare, ou l'argent plus abondant, la proportion a monté peu-à-peu à celle de 1 à 12, 12 1/ 2 & 13. Sous Constantin l'an de grace trois cent trente, & sous Justinien cinq cent cinquante, elle s'est trouvée comme 1à 14 2/5. L'histoire est plus obscure depuis; quelques-uns croient avoir trouvé cette proportion comme 1 à 18, sous quelques Rois de France. L'an de grace huit cent quarante, sous le regne de Charles le Chauve, on fabriqua les monnoies d'or & d'argent sur le fond, & la proportion se trouva comme 1 à 12. Sous le regne de Saint Louis, qui mourut en mil deux cent soixante & dix, la proportion étoit comme 1 à 10; en mil trois cent soixante-un, comme 1 à 12; en mil quatre [364] cent vingt-un, au-dessus de 1 à 11; en mil cinq cent au-dessous de 1 à 12; en mil six cent environ, comme 1 à 12; en mil six cent quarante-un, comme 1 à 14; en mil sept cent, comme 1 à 15; en mil sept cent trente, comme 1 à 14 1/2.

La quantité d'or & d'argent qu'on avoit apportée du Mexique & du Pérou dans le siecle passé, a rendu non-seulement ces métaux plus abondans, mais même a haussé la valeur de l'or contre l'argent qui s'est trouvé plus abondant, de maniere qu'on en fixe la proportion dans les monnoies d'Espagne, suivant les prix du Marché, comme 1 à 16; les autres Etats de l'Europe ont suivi d'assez près le prix de l'Espagne dans leurs monnoies, les uns les mirent comme 1 à 15 7/8, les autres comme 1 à 15 3/4, à 15 5/8, &c. suivant le génie & les vues des Directeurs [365] des Monnoies. Mais depuis que le Portugal tire des quantités considérables d'or du Bresil, la proportion a commencé à baisser de nouveau, sinon dans les Monnoies, au moins dans les prix du Marché, qui donne une plus grande valeur à l'argent, que par le passé; outre qu'on apporte assez souvent des Indes orientales beaucoup d'or, en échange de l'argent qu'on y porte d'Europe, parceque la proportion est bien plus basse dans les Indes.

Dans le Japon où il y a des Mines d'argent assez abondantes, la proportion de l'or à l'argent est aujourd'hui comme 1 à 8; à la Chine, comme 1 à 10; dans les autres païs des Indes en-deçà, comme 1 à 11, comme 1 à 12, comme 1 à 13, & comme 1 à 14, à mesure qu'on approche de l'Occident & de l'Europe : mais si les Mines du [366] Bresil continuent à fournir tant d'or, la proportion pourra bien baisser à la longue, comme 1 à 10, même en Europe, qui me paroît la plus naturelle, si on pouvoit dire qu'il y eut autre chose que le hasard qui guide cette proportion : il est bien certain que dans le tems que toutes les Mines d'or & d'argent en Europe, en Asie & en Afrique, étoient le plus cultivées pour le compte de la République Romaine, la proportion dixieme a été la plus constante.

Si toutes les Mines d'or rapportoient constamment la dixieme partie de ce que les Mines d'argent rapportent, on ne pourroit pas encore pour cela déterminer que la proportion entre ces deux métaux seroit la dixieme. Cette proportion dépendroit toujours de la demande & du prix du Marché : il se pourroit faire, que des personnes ri[367]ches aimeroient mieux porter dans leurs poches de la monnoie d'or que celle d'argent, & qu'ils se mettroient dans le goût des dorures & ouvrages d'or préferablement à ceux d'argent, pour hausser le prix de l'or au Marché.

On ne pourroit pas non plus déterminer la proportion de ces métaux, en considérant la quantité qui s'en trouve dans un Etat. Supposons la proportion dixieme en Angleterre, & que la quantité de l'or & de l'argent qui y circule se trouve de vingt millions d'onces d'argent & de deux millions d'onces d'or, cela seroit équivalent à quarante millions d'onces d'argent; qu'on envoie hors d'Angleterre, un million d'onces d'or des deux millions d'onces qu'il y a, & qu'on apporte en échange dix millions d'onces d'argent, il y aura alors trente millions d'onces d'argent [368] & seulement un million d'onces d'or, c'est-à-dire, toujours l'équivalent de quarante millions d'onces d'argent : si l'on considere la quantité d'onces, il y en a trente millions d'argent & un million d'onces d'or; & par conséquent si la quantité de l'un & de l'autre métal en décidoit, la proportion de l'or à l'argent seroit trentieme, c'est-à-dire, comme 1 à 30, mais cela est impossible. La proportion dans les païs voisins étrangers est dixieme, il ne coutera donc que dix millions d'onces d'argent, avec quelques bagatelles pour les frais du transport, pour faire rapporter dans l'Etat un million d'onces d'or en échange de dix millions d'onces d'argent.

Pour juger donc de la proportion de l'or à l'argent, il n'y a que le prix du Marché qui puisse décider : le nombre de ceux qui ont besoin d'un métal [369] en échange de l'autre, & de ceux qui veulent faire cet échange, en détermine le prix. La proportion dépend souvent de la fantaisie des Hommes : les altercations se font grossierement & non géometriquement. Cependant je ne crois pas qu' on puisse imaginer aucune regle pour y parvenir, que celle-là : au moins nous savons dans la pratique, que c'est celle-là qui décide, de même que dans le prix & la valeur de toute autre chose. Les Marchés étrangers influent sur le prix de l'or & de l'argent? plus que sur le prix d'aucune autre denrée ou marchandise, parceque rien ne se transporte avec plus de facilité & moins de déchet. S'il y avoit un commerce ouvert & courant entre l'Angleterre & le Japon, si on emploïoit constamment un nombre de Vaisseaux pour faire ce commerce, & que la balance du [370] commerce fût en tous points égale, c'est-à-dire, qu'on envoïât constamment d'Angleterre autant de marchandises au Japon, eu égard au prix & valeur, qu'on y tireroit des marchandises du Japon, il arriveroit qu'on tireroit à la longue tout l'or du Japon en échange d'argent, & qu'on rendroit la proportion au Japon pareille entre l'or & l'argent, à celle qui regne en Angleterre; à la seule différence près des risques de la navigation : car les frais du voïage, dans notre supposition, seroient supportés par le commerce des marchandises.

A compter la proportion quinzieme en Angleterre, & huitieme au Japon, il y auroit plus de 87 pour cent à gagner, en portant l'argent d'Angleterre au Japon, & en rapportant l'or : mais cette différence ne suffit pas dans le train ordinaire, pour païer [371] les frais d'un si penible & long voïage, il vaut mieux rapporter des marchandises du Japon, contre l'argent que de rapporter l'or. Il n'y a que les frais & risques du transport de l'or & de l'argent qui puissent laisser une différence de proportion entre ces métaux dans des Etats différens; dans l'Etat le plus prochain cette proportion ne différera guere, il y aura de différence, d'un Etat à l'autre, un, deux ou trois pour cent, & d'Angleterre au Japon la somme de toutes ces différences de proportion se montera au-delà de quatre-vingt-sept pour cent.

C'est le prix du Marché qui décide la proportion de la valeur de l'or à celle de l'argent : le prix du Marché est la base de cette proportion dans la valeur qu'on donne aux especes d'or & d'argent monnoïées. Si le prix du Marché varie considérable[372]ment, il faut réformer celui des especes monnoïées pour suivre la regle du Marché; si on néglige de le faire, la confusion & le desordre se mettent dans la circulation, on prendra les pieces de l'un ou de l'autre métal à plus haut prix que celui qui est fixé à la Monnoie. On en a une infinité d'exemples dans l'antiquité; on en a un tout récent en Angleterre par les loix faites à la Tour de Londres. L'once d'argent blanc, du titre d'onze deniers de fin, y vaut cinq schellings & deux deniers ou peniques sterling : depuis que la proportion de l'or à l'argent (qu'on avoit fixée à l'imitation de l'Espagne comme 1 à 16) est tombée comme 1 à 15 & 1 à 14 1/2, l'once d'argent se vendoit à cinq schellings & six deniers sterling, pendant que la guinée d'or continuoit d'avoir toujours cours à vingt-un schelings & six [373] deniers sterling, cela fit qu'on emporta d'Angleterre tous les écus d'un écu blanc, schellings & demi-schellins blancs qui n'étoient pas usés dans la circulation : l'argent blanc devint si rare en mil sept cent vingt-huit (quoiqu'il n'en restât que les pieces les plus usées), qu'on étoit obligé de changer une guinée à près de cinq pour cent de perte. L'embarras & la confusion que cela produisit dans le commerce & la circulation, obligerent la Trésorerie de prier le célebre le Chevalier Isaac Newton, Directeur des Monnoies de la Tour, de faire un rapport des moïens qu'il croïoit les plus convenables pour remedier à ce désordre.

Il n'y avoit rien de si aisé à faire; il n'y avoit qu'à suivre dans la fabrication des especes d'argent à la Tour le prix de l'argent au Marché; & au lieu [374] que la proportion de l'or à l'argent étoit depuis long-tems par les loix & regles de la Monnoie de la Tour, comme 1 à 15 3/4, il n'y avoit qu'à fabriquer les especes d'argent plus foibles dans la proportion du Marché qui étoit tombée au-dessous de celle de I à 15, & pour aller au-devant de la variation que l'or du Bresil apporte annuellement dans la proportion de ces deux métaux, on auroit même pû l'établir sur le pié de I à 14 I/2, comme on a fait en mil sept cent vingt-cinq en France, & comme il faudra bien qu'on fasse dans la suite en Angleterre même.

Il est vrai qu'on pouvoit également ajuster les especes monnoïées d'Angleterre, au prix & proportion du marché, en diminuant la valeur numéraire des especes d'or, c'est le parti qui fut pris par le Chevalier New[375]ton dans son rapport, & par le Parlement en conséquence de ce rapport. Mais c'étoit le parti le moins naturel & le plus désavantageux, comme je vais le faire comprendre. Il étoit d'abord plus naturel de hausser le prix des especes d'argent, puisque le public les avoit déja haussées au Marché, puisque l'once d'argent qui ne valoit que soixante deux deniers sterling au prix de la Tour, en valoit au-delà de soixante-cinq au Marché, & qu'on portoit hors de l'Angleterre toutes les especes blanches que la circulation n'avoit pas considérablement diminuées de poids : d'un autre côté, il étoit moins désavantageux à la Nation Angloise de hausser les especes d'argent que de baisser celles d'or, par rapport aux sommes que l'Angleterre doit à 1'Etranger.

Si l'on suppose que l'Angle[376]terre doit à l'Etranger cinq millions sterlings de capital, qui y est placé dans les fonds publics, on peut également supposer que l'Etranger a païé ce capital en or à raison de vingt-un schellings six deniers la guinée, ou bien en argent blanc à raison de soixante-cinq deniers sterlings l'once, suivant le prix du Marché.

Ces cinq millions ont par conséquent couté à l'Etranger à vingt-un schellings six deniers la guinée, quatre millions six cents cinquante & un mille cent soixante-trois guinées; mais présentement que la guinée est réduite à vingt-un schellings, il faudra païer pour ces capitaux, quatre millions sept cents soixante-un mille neuf cents quatre guinées, ce qui fera de perte pour l'Angleterre cent dix mille sept cents quarante-une guinées, sans compter ce qu'il y aura à perdre sur les intérêts annuels qu'on paie.

[377] Monsieur Newton m'a dit pour réponse à cette objection, que suivant les loix fondamentales du Roïaume, l'argent blanc étoit la vraie & seule monnoie, & que comme telle, il ne la falloit pas altérer.* (* Ici M. Newton sacrifia le fond & la forme.)

Il est aisé de répondre que le public aïant altéré cette loi par l'usage & le prix du Marché, elle avoit cessé d'être une loi; qu'il ne falloit pas dans ces circonstances s'y attacher scrupuleusement, au désavantage de la Nation, & païer aux Etrangers plus qu'on ne leur devoit. Si l'on n'avoit pas regardé les especes d'or comme une monnoie véritable, l'or auroit supporté la variation, comme cela arrive en Hollande & à la Chine, où l'or est plutôt regardé comme marchandise que comme monnoie. Si l'on avoit augmenté les [378] especes d'argent au prix du Marché, sans toucher à l'or, on n'auroit pas perdu avec l'Etranger, & on auroit eu abondamment des especes d'argent dans la circulation; on en auroit fabriqué à la Tour, au lieu qu'on n'en fabriquera plus jusqu'à ce qu'on fasse un arrangement nouveau.

Par la diminution de la valeur de l'or, que le rapport de M. Newton a produit de vingt-un schellings six deniers à vingt-un schellings, l'once d'argent qui se vendoit au Marché de Londres auparavant à 65 & 65 peniques 1/2 ne se vendoit plus à la vérité qu'à soixante-quatre deniers : mais le moïen qu'il s'en fabriquât à la Tour, l'once valoit au Marché soixante-quatre, & si on le portoit à la Tour pour monnoïer, elle ne devoit plus valoir que soixante-deux; aussi n'en porte-t'on plus. On a véritablement fabriqué aux dépens [379] de la Compagnie de la Mer du Sud, quelques schellings, ou cinquiemes d'écu, en y perdant la différence du prix du Marché; mais on les a enlevés aussi-tôt qu'on les a mis en circulation; on ne verroit aujourd'hui aucune espece d'argent dans la circulation si elles étoient du poids legitime de la Tour, on ne voit dans le troc que des especes d'argent usées, & qui n'excedent point le prix du Marché dans leur poids.

Cependant la valeur de l'argent blanc au Marché hausse toujours insensiblement; l'once qui ne valoit que soixante-quatre après la réduction dont nous avons parlé, est encore remontée au Marché à 65 1/2 & 66; & pour qu'on puisse avoir des especes d'argent pour la circulation & en faire fabriquer à la Tour, il faudra bien encore réduire la valeur de la guinée d'or [380] à vingt schellins au lieu de vingt-un schellins, & perdre avec l'Etranger le double de ce qu'on y a déja perdu, si on n'aime mieux suivre la voie naturelle, mettre les especes d'argent au prix du Marché. Il n'y a que le prix du Marché qui puisse trouver la proportion de la valeur de l'or à l'argent, de même que toutes les proportions des valeurs. La réduction de M. Newton de la guinée à vingt-un schellings n'a été calculée que pour empêcher qu'on n'enlevât les especes d'argent foibles & usées qui restent dans la circulation : elle n'étoit pas calculée pour fixer dans les monnoies d'or & d'argent la véritable proportion de leur prix, je veux dire par leur véritable proportion, celle qui est fixée par les prix du Marché. Ce prix est toujours la pierre de touche dans ces matieres; les variations en sont assez lentes, pour donner [381] le tems de regler les monnoies & empêcher les desordres dans la circulation.

Dans certains siecles la valeur de l'argent hausse lentement contre l'or, dans d'autres, la valeur de l'or hausse contre l'argent; c'étoit le cas dans le siecle de Constantin, qui rapporta toutes les valeurs à celle de l'or comme la plus permanente; mais le plus souvent la valeur de l'argent est la plus permanente, & l'or est le plus sujet à variation.

CHAPITRE V

De l'augmentation & de la diminution de la valeur

des especes monnoïées en dénomination

Suivant les principes que nous avons établis, les quantités d'argent qui circulent dans le [382] troc, fixent & déterminent les prix de toutes choses dans un Etat, eu égard à la vîtesse ou lenteur de la circulation.

Cependant nous voïons si souvent, à l'occasion des augmentations & diminutions qu'on pratique en France, des changemens si étranges, qu'on pourroit s'imaginer que les prix du Marché correspondent plutôt à la valeur nominale des especes, qu'à leur quantité dans le troc; à la quantité des livres tournois monnoie de compte, plutôt qu'à la quantité des marcs & des onces, & cela paroît directement opposé à nos principes.

Supposons ce qui est arrivé en mil sept cent quatorze, que l'once d'argent ou l'écu ait cours pour cinq livres, & que le Roi publie un Arrêt, qui ordonne la diminution des écus tous les mois pendant vingt mois, c'est-à-dire, d'un pour cent par mois, [383] pour réduire la valeur numéraire à quatre livres au lieu de cinq livres; voïons quelles en seront naturellement les conséquences, eu égard au génie de la Nation.

Tous ceux qui doivent de l'argent s'empresseront de le païer, pendant les diminutions, afin de n'y pas perdre : les Entrepreneurs & Marchands trouvent une grande facilité à emprunter de l'argent, cela determine les moins habiles, & les moins accrédités à augmenter leurs entreprises : ils empruntent de l'argent, à ce qu'ils croient, sans intérêt, & se chargent de marchandises au prix courant; ils en haussent même les prix par la violence de la demande qu'ils en font; les vendeurs ont de la peine à se défaire de leurs marchandises contre un argent qui doit diminuer entre leurs mains dans sa valeur numeraire : on se tourne du côté des marchandises des [384] païs étrangers, on en fait venir des quantités considérables pour la consommation de plusieurs années : tout cela fait circuler l'argent avec plus de vîtesse, tout cela hausse les prix de toutes choses, ces hauts prix empêchent l'Etranger de tirer les marchandises de France à l'ordinaire : la France garde ses propres marchandises, & en même tems tire de grandes quantités de marchandises de l'Etranger. Cette double opération est cause qu'on est obligé d'envoïer des sommes considerables d'especes dans les païs étrangers, pour païer la balance.

Le prix des changes ne manque jamais d'indiquer ce désavantage. On voit communement les changes à six & dix pour cent contre la France, dans le courant des diminutions. Les personnes éclairées en France resserrent leur argent dans ces mêmes [385] tems; le Roi trouve moïen d'emprunter beaucoup d'argent sur lequel il perd volontiers les diminutions : il propose de se dédommager par une augmentation à la fin des diminutions.

Pour cet effet on commence, après plusieurs diminutions, à resserrer l'argent dans les coffres du Roi, à reculer les paiemens, pensions & la paie des armées; dans ces circonstances, l'argent devient extrêmement rare à la fin des diminutions, tant par rapport aux sommes resserrées par le Roi & par plusieurs particuliers, que par rapport à la valeur numéraire des especes, laquelle valeur est diminuée. Les sommes envoïées chez l'Etranger contribuent aussi beaucoup à la rareté de l'argent, & peu-à-peu cette rareté est cause qu'on offre les magasins de marchandises dont tous les Entrepreneurs sont chargés à cinquante & soixante pour [386] cent à meilleur marché qu'elles n'étoient du tems des premieres diminutions. La circulation tombe dans des convulsions; l'on trouve à peine assez d'argent pour envoïer au marché; plusieurs Entrepreneurs & Marchands font banqueroute, & leurs marchandises se vendent à vil prix.

Alors le Roi augmente derechef les especes, met l'écu neuf, ou l'once d'argent de la nouvelle fabrique, à cinq livres, il commence à païer avec ces nouvelles especes les troupes & les pensions : les vieilles especes sont mises hors de la circulation, & ne sont reçues qu'à la Monnoie à plus bas prix numéraire; le Roi profite de la différence.

Mais toutes les sommes de nouvelles especes qui sortent de la Monnoie ne rétablissent pas l'abondance d'argent dans la circulation : les sommes resserrées toujours par des particuliers, & [387] celles qu'on a envoïées dans le païs étranger, excedent de beaucoup la quantité de l'augmentation numéraire sur l'argent qui sort de la Monnoie.

Le grand marché des marchandises en France commence à y attirer l'argent de l'Etranger, qui les trouvant à cinquante & soixante pour cent, & à plus bas prix, envoie des matieres d'or & d'argent en France pour les acheter : par ce moïen l'Etranger qui les fait porter à la Monnoie se dédommage bien de la taxe qu'il y paie sur ces matieres : il trouve le double d'avantage sur le vil prix des marchandises qu'il achete; & la perte de la taxe de la monnoie tombe réellement sur les François dans la vente des marchandises qu'ils font à l'Etranger. Ils ont des marchandises pour la consommation de plusieurs années : ils revendent aux Hollandois, par exemple, [388] les épiceries qu'ils avoient tirées d'eux-mêmes, pour les deux tiers de ce qu'ils en avoient païé. Tout ceci se fait lentement l'Etranger ne se détermine à acheter ces marchandises dé France que par rapport au grand marché; la balance du commerce qui étoit contre la France, au tems des diminutions, se tourne en sa faveur dans le tems de l'augmentation, & le Roi peut profiter de vingt pour cent ou plus sur toutes les matieres qui entrent en France, & qui se portent à la Monnoie. Comme les Etrangers doivent à présent la balance du commerce à la France, & qu'ils n'ont point chez eux des especes de la nouvelle fabrique, il faut qu'ils fassent porter leurs matieres & vieilles especes à la Monnoie, pour avoir des nouvelles especes pour païer; mais cette balance de commerce que les Etrangers doivent à la France, ne provient [389] que des marchandises qu'ils en tirent à vil prix.

La France est partout la duppe de ces operations, elle paie des prix bien hauts pour les marchandises étrangeres lors des diminutions, elle les revend à vil prix lors de l'augmentation aux mêmes Etrangers : elle vend à vil prix ses propres marchandises, qu'elle avoit tenues si haut lors des diminutions, ainsi il seroit difficile que toutes les especes qui sont sorties de France lors des diminutions y puissent rentrer lors de l'augmentation.

Si l'on falsifie les especes de la nouvelle fabrique chez l'Etranger, comme cela arrive presque toujours, la France perd les vingt pour cent que le Roi établit pour la taxe de la monnoie c'est autant de gagné pour l'Etranger, qui profite en outre du bas prix des Marchandises en France.

[390] Le Roi fait un profit considérable par la taxe de la monnoie, mais il en coute le triple à la France pour lui faire trouver ce profit.

On comprend bien que dans les tems qu'il y a une balance courante de commerce en faveur de la France contre les Etrangers, le Roi est en état de tirer une taxe de vingt pour cent ou plus, par une nouvelle fabrication d'especes & par une augmentation de leur valeur numéraire. Mais si la balance du commerce étoit contre la France, lors de cette nouvelle fabrication, & augmentation, elle n'auroit pas de succès, & le Roi n'en tireroit pas un grand profit : la raison est que dans ces circonstances, on est obligé d'envoïer constamment de l'argent chez l'Etranger. Or l'écu vieux est aussi bon dans les païs étrangers que l'écu de la nouvelle fabrique : cela étant les [391] Juifs & Banquiers donneront une prime ou bénéfice entre quatre yeux pour les vieilles especes, & le particulier qui les peut vendre au dessus du prix de la Monnoie ne les y portera pas. On ne lui donne à la Monnoie qu'environ quatre livres de son écu, mais le Banquier lui en donnera d'abord quatre livres cinq sols & puis quatre livres dix, & finalement quatre livres quinze : voila comment il peut arriver qu'une augmentation des especes manque de succès; cela ne peut guere arriver lorsqu'on fait l'augmentation après des diminutions indiquées, parcequ'alors la balance se tourne naturellement en faveur de la France, de la maniere que nous l'avons expliqué.

L'expérience de l'augmentation de l'année 1726, peut servir à confirmer tout ceci, les diminutions qui avoient précédé cette augmentation furent faites [392] tout-d'un-coup sans avoir été indiquées, cela empêcha les opérations ordinaires des diminutions, cela empêcha que la balance du commerce ne se tournât fortement en faveur de la France lors de l'augmentation de l'année 1726, aussi peu de personnes porterent leurs vieilles especes à la Monnoie, & on fut obligé d'abandonner le profit de la taxe qu'on avoit en vue.

Il n'est pas de mon sujet d'expliquer les raisons des Ministres pour diminuer les especes tout-d'un-coup, ni celles qui les tromperent dans le projet de l'augmentation de l'année 1726; je n'ai voulu parler des augmentations & diminutions en France que parceque les effets qui en résultent quelquefois semblent combattre les principes que j'ai établis, que l'abondance ou la rareté de l'argent dans un Etat, hausse ou baisse les prix de toutes choses à proportion.

[393] Après avoir expliqué les effets des diminutions & augmentations des especes, pratiquées en France, Je soutiens qu'elles ne détruisent ni n'affoiblissent mes principes car si l'on me dit que ce qui coutoit vingt livres ou cinq onces d'argent avant les diminutions indiquées, ne coute pas même quatre onces ou vingt livres de la nouvelle fabrique lors de l'augmentation; j'en conviendrai sans m'écarter de mes principes, parcequ'il y a moins d'argent dans la circulation qu'il n'y en avoit avant les diminutions, comme je l'ai expliqué. L'embarras du troc dans les tems & opérations dont nous parlons, cause des variations dans les prix des choses, & dans celui de l'intérêt de l'argent qu'on ne sauroit prendre pour regle dans les principes ordinaires de la circulation & du troc.

Le changement de la valeur [394] numéraire des especes a été dans tous les tems l'effet de quelque misere ou disette dans l'Etat, ou bien celui de l'ambition de quelque Prince ou Particulier. L'an de Rome 157, Solon augmenta la valeur numéraire des drachmes d'Athênes, après une sédition, & abolition des dettes. Entre l'an 490 & 512 de Rome, la République Romaine augmenta par plusieurs fois la valeur numéraire de ses monnoies de cuivre, de façon que leur as est venu à en valoir six. Le pretexte étoit de subvenir aux besoins de l'Etat, & d'en païer les dettes, accrues par la premiere guerre Punique : cela ne laissa pas de causer bien de la confusion. L'an 663, Livius Drusus, Tribun du peuple, augmenta la valeur numéraire des especes d'argent d'un huitieme, en affoiblissant leur titre d'autant : ce qui donna lieu aux Faux-monnoïeurs de mettre la confu[395]sion dans le troc. L'an 712, Marc Antoine dans son Triumvirat, augmenta la valeur numéraire de l'argent, de cinq pour cent, pour subvenir aux besoins du Triumvirat, en mettant du fer avec l'argent. Plusieurs Empereurs dans la suite ont affoibli ou augmenté la valeur numéraire des especes : les Rois de France en ont fait autant en différens tems; & c'est ce qui est cause que la livre tournois, qui valoit ordinairement une livre pesant d'argent, est venue à si peu de valeur. Cela n'a jamais manqué de causer du désordre dans les Etats : il importe peu ou point du tout quelle soit la valeur numéraire des especes, pourvû qu'elle soit permanente : la pistole d'Espagne vaut neuf livres ou florins en Hollande, environ dix-huit livres en France, trente-sept livres dix sols à Venise, cinquante livres à Parme : on [396] échange dans la même proportion les valeurs entre ces différens païs. Le prix de toutes choses augmente insensiblement lorsque la valeur numéraire des especes augmente, & la quantité actuelle en poids & titre des especes, eu égard à la vîtesse de la circulation, est la base & la regle des valeurs. Un Etat ne gagne ni ne perd par l'augmentation ou diminution de ces especes, pendant qu'il en conserve la même quantité, quoique les particuliers puissent gagner ou perdre par la variation, suivant leurs engagemens. Tous les peuples sont remplis de faux préjugés & de fausses idées sur la valeur numéraire de leurs especes. Nous avons fait voir dans le chapitre des changes que la regle constante en est le prix & le titre des especes courantes des différens païs, marc pour marc, & once pour once : si une aug[397]mentation ou diminution de la valeur numéraire change pour quelque tems cette regle en France, ce n'est que pendant un état de crise & de gêne dans le commerce : on revient toujours peu-à-peu à l'intrinseque; on y vient nécessairement dans les prix du marché autant que dans les changes avec l'Etranger.

CHAPITRE VI

Des Banques, & de leur crédit

Si cent Seigneurs ou Propriétaires de terre, œconomes, qui amassent annuellement de l'argent par leurs épargnes pour en acheter des terres dans les occasions, déposent chacun dix mille onces d'argent entre les mains d'un Orfévre ou Banquier de Londres, pour n'avoir pas l'embarras de garder cet argent [398] chez eux, & pour prévenir les vols qu'on leur en pourroit faire, ils en tireront des billets païables à volonté, souvent ils le laisseront là long-tems, & lors même qu'ils auront fait quelque achat, ils avertiront beaucoup de tems d'avance le Banquier de leur tenir leur argent prêt dans l'intervalle des délais des consultations & écritures de Justice.

Dans ces circonstances le Banquier pourra prêter souvent quatre vingt-dix mille onces d'argent (des cent mille qu'il doit) pendant toute l'année, & n'aura pas besoin de garder en caisse plus de dix mille onces pour faire face à tout ce qu'on pourra lui redemander : il a affaire à des personnes opulentes & œconomes, à mesure qu'on lui demande mille onces d'un côté, on lui apporte ordinaire ment mille onces d'un autre côté : il lui suffit pour l'ordinaire de [399] garder en caisse la dixieme partie de ce qu'on lui a confié. On en a eu quelques exemples & experiences dans Londres, & cela fait qu'au lieu que les particuliers en question garderoient en caisse pendant toute l'année la plus grande partie des cent mille onces, l'usage de le déposer entre les mains d'un Banquier fait que quatre vingt-dix mille onces des cent mille sont d'abord mises en circulation. Voilà premierement l'idée qu'on peut former de l'utilité de ces sortes de banques; les Banquiers ou Orfévres contribuent à accélérer la circulation de l'argent, ils le mettent à interêt à leurs risques & périls, & cependant ils sont ou doivent être toujours prêts à païer leurs billets à volonté & à la présentation.

Si un particulier a mille onces à païer à un autre, il lui donnera en paiement le billet du Banquier [400] pour cette somme : cet autre n'ira pas peut-être demander l'argent au Banquier; il gardera le billet & le donnera dans l'occasion à un troisieme en paiement, & ce billet pourra passer dans plusieurs mains dans les gros paiemens, sans qu'on en aille de long-tems demander l'argent au Banquier : il n'y aura que quelqu'un qui n'y a pas une parfaite confiance, ou quelqu'un qui a plusieurs petites sommes à païer qui en demandera le montant. Dans ce premier exemple la caisse d'un Banquier ne fait que la dixieme partie de son commerce.

Si cent Particuliers, ou Propriétaires de terres, déposent chez un Banquier leur revenu tous les six mois, à mesure qu'ils en sont païés, & ensuite redemandent leur argent à mesure qu'ils ont besoin de le dépenser, le Banquier sera en état de prê[401]ter beaucoup plus de l'argent qu'il doit & reçoit au commencement des semestres, pour un court terme de quelques mois, qu'il ne le sera vers la fin de ces semestres : & son experience de la conduite de ses Chalans lui apprendra qu'il ne peut guere prêter pendant toute l'année, sur les sommes qu'il doit, qu'environ la moitié. Ces sortes de Banquiers seront ruinés de crédit s'ils manquent d'un instant à païer leurs billets à là premiere présentation; & lorsqu'il leur manque des fonds en caisse, ils donneroient toutes choses pour avoir promptement de l'argent, c'est-à-dire beaucoup plus d'interêt qu'ils ne tirent des sommes qu'ils ont prêtées. Cela fait qu'ils se reglent sur leur expérience pour garder en caisse de quoi faire toujours face, & plutôt plus que moins; ainsi plusieurs Banquiers de cette espece, (& [402] c'est le plus grand nombre) gardent toujours en caisse la moitié des sommes qu'on dépose chez eux, & prêtent l'autre moitié à interêt & le mettent en circulation. Dans ce second exemple, le Banquier fait circuler ses billets de cent mille onces ou écus avec cinquante mille écus.

S'il a un grand courant de dépôts & un grand crédit, cela augmente la confiance qu'on a en ses billets, & fait qu'on s'empresse moins à en demander le paiement; mais cela ne retarde ses paiemens que de quelques jours ou semaines, lorsqu'ils tombent entre les mains de personnes qui n'ont pas coutume de se servir de lui, & il doit toujours se regler sur ceux qui sont dans l'habitude de lui confier leur argent : si ses billets tombent entre les mains de ceux de son métier, ils n'auront rien de plus pressé que d'en retirer l'argent.

[403] Si les personnes qui déposent de l'argent chez le Banquier sont des Entrepreneurs & Négocians, qui y mettent journellement de grosses sommes, & bientôt après les redemandent, il arrivera souvent que si le Banquier détourne plus du tiers de sa caisse il se trouvera embarrassé à faire face.

Il est aisé de comprendre par ces inductions, que les sommes d'argent qu'un Orfévre ou Banquier peut prêter à interêt, ou détourner de sa caisse, sont naturellement proportionnées à la pratique & conduite de ses Chalans : que pendant qu'il s'est vu des Banquiers qui faisoient face avec une caisse de la dixieme partie, d'autres ne peuvent guere moins garder que la moitié ou les deux tiers, encore que leur crédit soit aussi estimé que celui du premier.

Les uns se fient à un Banquier, les autres à un autre, le plus [404] heureux est le Banquier qui a pour Chalans des Seigneurs riches qui cherchent toujours des emplois solides pour leur argent sans vouloir, en attendant, le mettre à intérêt.

Une banque générale & nationale a cet avantage sur la banque d'un Orfévre particulier, qu'on y a toujours plus de confiance; qu'on y porte plus volontiers les plus gros dépôts, même des quartiers de la ville les plus éloignés, & qu'elle ne laisse d'ordinaire aux petits Banquiers que les dépôts de petites sommes, dans leurs quartiers : on y porte même les revenus de l'Etat, dans les païs où le Prince n'est pas absolu; & cela bien loin d'en altérer le crédit & la confiance, ne sert qu'à l'augmenter.

Si les paiemens dans une banque nationale se font en écritures ou virement de Parties, il y aura cet avantage, qu'on n'y [405] sera pas sujet aux falsifications, au lieu que si la Banque donne des billets on en pourra faire de faux & causer du désordre : il y aura aussi ce désavantage, que ceux qui sont dans les quartiers de la ville, éloignés de la Banque, aimeront mieux païer & recevoir en argent que d'y aller, & surtout ceux de la campagne; au lieu que si l'on répand des billets de Banque. On s'en pourra servir de près & de loin. On paie dans les Banques nationales de Venise & d'Amsterdam en écriture seulement; mais à celle de Londres on paie en écritures, en billets & en argent, au choix des particuliers : aussi c'est aujourd'hui la Banque la plus forte.

On comprendra donc que tout l'avantage des Banques publiques ou particulieres dans une ville, c'est d'accélérer la circulation de l'argent, & d'empêcher qu'il n'y en ait autant de [406] resserré qu'il y en auroit naturellement dans plusieurs intervalles de tems.

CHAPITRE VII

Autres éclaircissemens & recherches sur l'utilité

d'une Banque nationale

Il est peu important d'examiner pourquoi la Banque de Venise & celle d'Amsterdam, tiennent leurs écritures dans des monnoies de compte différentes de la courante & pourquoi il y a toujours un agiot à convertir ces écritures en argent courant, ce n'est pas un point qui soit d'aucune utilité pour la circulation. La Banque de Londres ne l'a pas suivie en cela; ses écritures, ses billets & ses paiemens, se font & se tiennent en especes courantes : cela me paroît plus [407] uniforme & plus naturel & non moins utile.

Je n'ai pû avoir des informations exactes de la quantité des sommes qu'on porte ordinairement à ces Banques, ni le montant de leurs billets & écritures, non plus que celui des prêts qu'ils font, & des sommes qu'ils gardent ordinairement en Caisse pour faire face : quelqu'autre qui sera plus à portée de ces connoissances en pourra mieux raisonner.

Cependant, comme je sais assez bien que ces sommes ne sont pas si immenses qu'on le croit communément, je ne laisserai pas d'en donner une idée.

Si les billets & écritures de la Banque de Londres, qui me paroît la plus considérable, se montent une semaine portant l'autre à quatre millions d'onces d'argent ou environ un million sterling; & si on se contente d'y [408] garder communément en Caisse le quart ou deux cents cinquante mille livres sterling, ou un million d'onces d'argent en especes, l'utilité de cette Banque pour la circulation correspond à une augmentation de l'argent de l'Etat de trois millions d'onces, ou sept cents cinquante mille livres sterling, qui est sans doute une somme bien forte & d'une utilité très grande pour la circulation dans les circonstances que cette circulation a besoin d'être accélérée : car j'ai remarqué ailleurs qu'il y a des cas où il vaut mieux pour le bien de l'Etat de retarder la circulation que de l'accélérer. J'ai bien oui dire, que les billets & écritures de la Banque de Londres ont monté dans certains cas, à deux millions sterling; mais cela ne me paroît avoir été que par un accident extraordinaire; & je crois que l'utilité de cette Ban[409]que ne correspond en général qu'à environ la dixieme partie de tout l'argent qui circule en Angleterre.

Si les éclaircissemens qu'on m'a donnés en gros sur les revenus de la Banque de Venise en mil sept cent dix-neuf sont véritables, on pourroit dire en général des Banques nationales que leur utilité ne correspond jamais à la dixieme partie de l'argent courant qui circule dans un Etat : voici à-peu-près ce que j'y ai appris.

Les revenus de l'Etat de Venise peuvent monter annuellement à quatre millions d'onces d'argent qu'il faut païer en écritures à la Banque, & les Collecteurs établis pour cet effet, qui reçoivent à Bergame & dans les païs les plus éloignés les taxes en argent, sont obligés de les convertir en écritures de Banque lors des paiemens qu'ils en font à la République.

[410] Tous les paiemens à Venise pour négociations, achats, & ventes, au-dessus d'une certaine somme modique, doivent par la loi se faire en écritures de Banque : tous les Détailleurs, qui ont amassé de l'argent courant dans le troc, se trouvent obligés d'en acheter des écritures pour faire leurs paiemens des gros articles; & ceux qui ont besoin, pour leur dépense ou pour le détail de la basse circulation, de reprendre de l'argent, sont dans le cas de vendre leurs écritures contre de l'argent courant.

On a trouvé que les vendeurs & acheteurs de ces écritures, sont communément de niveau, lorsque la somme de tous les crédits ou écritures sur les Livres de la Banque, n'excedent pas la valeur de huit cent mille onces d'argent ou environ.

C'est le tems & l'expérience [411] qui ont donné (suivant mon Auteur) cette connoissance à ces Venitiens. A la premiere erection de la Banque, les particuliers apportoient leur argent à la Banque, pour y avoir des crédits en écritures, pour la même valeur : dans la suite cet argent déposé à la Banque, fut dépensé pour les besoins de la République, & cependant les écritures conservoient encore leur valeur primordiale, parcequ'il se trouvoit autant de particuliers qui avoient besoin d'en acheter, que de ceux qui avoient besoin d'en vendre : ensuite l'Etat se trouvant pressé donna aux Entrepreneurs de la guerre des crédits en écritures de Banque, au défaut d'argent, & doubla la somme de ces crédits.

Alors le nombre des Vendeurs d'écritures étant devenu bien supérieur à celui des Acheteurs, ces écritures commencerent à [412] perdre contre l'argent, & tomberent à vingt pour cent de perte : par ce discrédit le revenu de la République diminua d'un cinquieme, & le seul remede qu'on trouva à ce désordre, fut d'engager une partie des fonds de l'Etat, pour emprunter à intérêt de l'argent en écritures. Par ces emprunts en écritures on en éteignit une moitié, & alors les Vendeurs & Acheteurs d'écritures se trouvant à-peu-près de niveau, la Banque à recouvré son crédit primitif, & la somme des écritures se trouve réduite à huit cent mille onces d'argent.

C'est par cette voie qu'on a reconnu que l'utilité de la Banque de Venise, par rapport à la circulation, correspond à environ huit cent mille onces d'argent : & si l'on suppose que tout l'argent courant qui circule dans les Etats de cette République [413] peut monter à huit millions d'onces d'argent, l'utilité de la Banque correspond au dixieme de cet argent.

Une Banque nationale dans la Capitale d'un grand Roïaume ou Etat, semble devoir moins contribuer à l'utilité de la circulation, à cause de l'éloignement de ses Provinces, que dans un petit Etat; & lorsque l'argent y circule en plus grande abondance que chez ses Voisins, une Banque nationale y fait plus de mal que de bien. Une abondance d'argent fictif & imaginaire cause les mêmes désavantages, qu'une augmentation d'argent réel en circulation, pour y hausser le prix de la terre & du travail, soit pour encherir les ouvrages & Manufactures au hasard de les perdre dans la suite : mais cette abondance furtive s'évanouit à la premiere bouffée de discrédit, & précipite le désordre.

[414] Vers le milieu du Regne de Louis XIV en France, on y voïoit plus d'argent en circulation que chez les Voisins, & on y levoit les revenus du Prince sans le secours d'une Banque, avec autant d'aisance & de facilité qu'on leve aujourd'hui ceux d'Angleterre, avec le secours de la Banque de Londres.

Si les viremens de partie à Lyon montent dans une de ses quatre Foires à quatre-vingt millions de livres, si on les commence, & si on les finit avec un seul million d'argent comptant, ils sont sans doute d'une grande commodité pour épargner la peine d'une infinité de transports d'argent d'une maison à une autre; mais à cela près, on conçoit bien qu'avec ce même million de comptant qui a commencé & conclu ces viremens, il seroit très possible de conduire dans trois mois tous [415] les paiemens de quatre-vingt millions.

Les Banquiers, à Paris, ont souvent remarqué que le même sac d'argent leur est rentré quatre à cinq fois dans les paiemens d'un seul jour, lorsqu'ils avoient beaucoup à païer & à recevoir.

Je crois les Banques publiques d'une très grande utilité dans les petits Etats, & dans ceux ou l'argent est un peu rare; mais je les crois peu utiles pour l'avantage solide d'un grand Roïaume.

L'Empereur Tibere, Prince severe & œconome, avoit amassé dans le Trésor de l'Empire deux milliards sept cents millions de Sesterces, ce qui correspond à vingt-cinq millions sterlings, ou cent millions d'onces d'argent : somme immense en especes pour ces tems-là, & même pour aujourd'hui : il est vrai qu'en resserrant tant d'ar[416]gent, il gêna la circulation, & que l'argent devint bien plus rare à Rome qu'il n'avoit été.

Tibere, qui attribuoit cette rareté aux monopoles des Gens d'affaires & Financiers qui affermoient les revenus de l'Empire, ordonna par un Edit qu'ils achetassent des terres pour les deux tiers au moins de leurs fonds. Cet Edit, au lieu d'animer la circulation, la mit entierement en désordre : tous les Financiers resserroient & rappelloient leurs fonds, sous, prétexte de se mettre en état d'obéir à l'Edit, en achetant des terres, qui au lieu d'encherir devenoient à beaucoup plus vil prix par la rareté de l'argent en circulation. Tibere remedia à cette rareté d'argent, en prêtant aux particuliers sous bonnes cautions, seulement trois cents millions de Sesterces : c'est-à-dire, la neuvieme partie des especes qu'il avoit dans son trésor.

[417] Si la neuvieme partie du trésor suffisoit à Rome pour rétablir la circulation, il sembleroit que l'établissement d'une Banque générale dans un grand Roïaume, où son utilité ne corresponderoit jamais à la dixieme partie de l'argent qui circule, lorsqu'on n'en resserre point, ne seroit d'aucun avantage réel & permanent, & qu'à le considerer dans sa valeur intrinseque, on ne peut le regarder que comme un expédient pour gagner du tems.

Mais une augmentation réelle de la quantité d'argent qui circule est d'une nature différente. Nous en avons déja parlé, & le Trésor de Tibere nous donne encore occasion d'en toucher un mot ici. Ce Tresor de deux milliards sept cents millions de Sesterces, laissé à la mort de Tibere, fut dissipé par l'Empereur Caligula son Successeur dans [418] moins d'un an. Aussi ne vit-on jamais à Rome l'argent si abondant. Quel en fut l'effet? Cette quantité d'argent plongea les Romains dans le luxe, & dans toutes sortes de crimes pour y subvenir. Il sortoit tous les ans plus de six cents mille livres sterlings hors de l'Empire pour les marchandises des Indes; & en moins de trente ans l'Empire s'appauvrit, & l'argent y devint très rare sans aucun démembrement ni perte de Province.

Quoique j'estime qu'une Banque générale est dans le fond de très peu d'utilité solide dans un grand Etat, je ne laisse pas de convenir qu'il y a des circonstances où une Banque peut avoir des effets qui paroissent étonnans.

Dans une Ville où il y a des dettes publiques pour des sommes considérables, la facilité d'une Banque fait qu'on peut vendre & acheter ses fonds ca[419]pitaux dans un instant, pour des sommes immenses, sans causer aucun dérangement dans la circulation. Qu'à Londres un particulier vende son capital de la Mer du Sud, pour acheter un autre capital dans la Banque ou dans la Compagnie des Indes, ou bien dans l'esperance que dans quelques-tems il pourra acheter à plus bas prix un capital dans la même Compagnie de la Mer du Sud, il s'accommode toujours de Billets de banque, & on ne demande ordinairement l'argent de ces Billets que pour la valeur des intérêts. Comme on ne dépense guere son capital, on n'a pas besoin de le convertir en especes, mais on est toujours obligé de demander à la Banque l'argent nécessaire pour la subsistance, car il faut des especes dans le bas troc.

Qu'un Propriétaire de terres [420] qui a mille onces d'argent, en paie deux cents pour les intérêts des fonds publics, & en dépense lui-même huit cents onces, les mille onces demanderont toujours des especes : ce Propriétaire en dépensera huit cents, & les Propriétaires des fonds en dépenseront 200. Mais lorsque ces Propriétaires sont dans l'habitude de l'agiot, de vendre & d'acheter des fonds publics, il ne faut point d'argent comptant pour ces opérations, il suffit d'avoir des billets de banque. S'il falloit retirer de la circulation, des especes pour servir dans ces achats & ventes, cela monteroit à une somme considérable, & gêneroit souvent la circulation, ou plutôt il arriveroit dans ce cas, qu'on ne pourroit pas vendre & acheter ses capitaux si fréquemment.

C'est sans doute l'origine de ces capitaux, ou l'argent qu'on [421] a déposé à la Banque & qu'on ne retire que rarement, comme lorsqu'un Propriétaire des fonds se met dans quelque négoce où il faut des especes pour le détail, qui est cause que la Banque ne garde en caisse que le quart ou la sixieme partie de l'argent dont elle fait ses billets. Si la Banque n'avoit pas les fonds de plusieurs de ces capitaux, elle se verroit, dans le cours ordinaire de la circulation, réduite comme les Banquiers particuliers à garder la moitié des fonds qu'on lui met entre les mains, pour faire face; il est vrai qu'on ne peut pas distinguer par les Livres de la Banque ni par ses opérations, la quantité de ces sortes de capitaux qui passent en plusieurs mains, dans les ventes & achats qu'on fait dans Change-alley, ces billets sont souvent renouvellés à la Banque & changés contre d'autres dans le troc. Mais [422] l'expérience des achats & ventes de capitaux des fonds fait bien voir que la somme en est considérable : & sans ces achats & ventes, les sommes en dépot à la Banque seroient sans difficulté moins considérables.

Cela veut dire que lorsqu'un Etat n'est point endetté, & n'a pas besoin des achats & ventes de capitaux, le secours d'une Banque y sera moins nécessaire & moins considérable.

Dans l'année mil sept cent vingt, les capitaux des fonds publics & des Bublles qui étoient des attrapes & des entreprises de Sociétés particulieres à Londres, montoient à la valeur de huit cents millions sterlings, cependant les achats & ventes de capitaux si venimeux se faisoient sans peine, par la quantité de billets de toutes especes qu'on mit sur la place, pendant qu'on se contentoit des mêmes papiers [423] pour le paiement des intérêts; mais sitôt que l'idée des grandes fortunes porta nombre de particuliers à augmenter leur dépense, à acheter des équipages, des linges & soieries étrangeres, il fallut des especes pour tout cela, je dis pour la dépense des intérêts, & cela mit tous les systêmes en pieces.

Cet exemple fait bien voir, que le papier & le crédit des Banques publiques & particulieres peuvent causer des effets surprenans dans tout ce qui ne regarde pas la dépense ordinaire pour le boire & pour le manger, l'habillement & autres nécessités des familles : mais que dans le train uniforme de la circulation, le secours des Banques & du crédit de cette espece est bien moins considérable & moins solide qu'on ne pense généralement. L'argent seul est le vrai nerf de la circulation.

[424] CHAPITRE VIII

Des rafinemens du crédit des Banques générales

La Banque nationale de Londres, est composée d'un grand nombre d'Actionaires qui choisissent des Directeurs pour en régir les opérations. Leur avantage primordial consistoit à faire un partage annuel des profits qui s'y faisoient par l'intérêt de l'argent, qu'on prêtoit hors des fonds qu'on déposoit à la Banque; on y a ensuite incorporé des fonds publics, dont l'Etat paie un intérêt annuel.

Malgré un établissement si solide, on a vu (lorsque la Banque avoit fait de grosses avances à l'Etat, & que les porteurs de billets de banque appréhendoient que la Banque ne fut embarras[425]sée) qu'on couroit sus & que les Porteurs alloient en foule à la Banque pour retirer leur argent : la même chose est arrivée lors de la chûte de la Mer du Sud, en mil sept cent vingt.

Les rafinemens qu'on apportoit pour soutenir la Banque & modérer son discrédit, étoient d'abord d'établir plusieurs Commis pour compter l'argent aux Porteurs, d'en faire compter de grosses sommes en pieces de six & de douze sols, pour gagner du tems, d'en païer quelques parties aux Porteurs particuliers qui étoient-là à attendre des journées entieres pour être païés à leur tour; mais les sommes les plus considérables à des amis qui les emportoient & puis les rapportoient à la Banque en cachette, pour recommencer le lendemain le même manége : par ce moïen la Banque faisoit bonne contenance & gagnoit du tems; en [426] attendant que le discrédit se ralentit; mais lorsque cela ne suffisoit pas, la Banque ouvroit des souscriptions, pour engager des Gens accrédités & solvables, à s'unir pour se rendre garans de grosses sommes & maintenir le crédit & la circulation des billets de banque.

Ce fut par ce dernier rafinement que le crédit de la Banque se maintint en mil sept cent vingt, lors de la chûte de la Mer du Sud; car aussi-tôt qu'on sut dans le public que la souscription fut remplie par des Hommes riches & puissans, on cessa de courir à la Banque, & on y apporta à l'ordinaire des dépôts.

Si un Ministre d'Etat en Angleterre, cherchant à diminuer le prix de l'intérêt de l'argent, ou par d'autres vues, fait augmenter le prix des fonds publics à Londres, & s'il a assez de cré[427]dit sur les Directeurs de la Banque, pour les engager (sous obligation de les dédommager en cas de perte) à fabriquer plusieurs billets de banque, dont ils n'ont reçu aucune valeur, en les priant de se servir de ces billets eux-mêmes pour acheter plusieurs parties & capitaux des fonds publics; ces fonds ne manqueront pas de hausser de prix, par ces opérations : & ceux qui les ont vendus, voïant ce haut prix continuer, se détermineront peut-être, pour ne point laisser leurs billets de banque inutiles & croïant par les bruits qu'on seme que le prix de l'intérêt va diminuer & que ces fonds hausseront encore, de les acheter à un plus haut prix qu'ils ne les avoient vendus. Que si plusieurs particuliers, voiant les Agens de la Banque acheter ces fonds, se mêlent d'en faire autant croïant profiter comme eux, les fonds [428] publics augmenteront de prix, au point que le Ministre souhaitera; & il se pourra faire que la Banque revendra adroitement à plus haut prix tous les fonds qu'elle avoit achetés, à la sollicitation du Ministre, & en tirera non-seulement un grand profit, mais retirera & éteindra tous les billets de banque extraordinaires qu'elle avoit fabriqués.

Si la Banque seule hausse le prix des fonds publics en les achetant, elle les rabaissera d'autant lorsqu'elle voudra les revendre pour éteindre ses billets extraordinaires; mais il arrive toujours que plusieurs particuliers voulant imiter les Agens de la Banque dans leurs opérations, contribuent à les soutenir; il y en a même qui y sont attrapés faute de savoir au vrai ces opérations, où il entre une infinité de rafinemens, ou plutôt de fourberies qui ne sont pas de mon sujet.

[429] Il est donc constant qu'une Banque d'intelligence avec un Ministre, est capable de hausser & de soutenir le prix des fonds publics, & de baisser le prix de l'intérêt dans l'Etat au gré de ce Ministre, lorsque les opérations en sont menagées avec discrétion, & par-là de libérer les dettes de l'Etat; mais ces rafinemens qui ouvrent la porte à gagner de grandes fortunes, ne sont que très rarement menagés pour l'utilité seule de l'Etat; & les opérateurs s'y corrompent le plus souvent. Les billets de banque extraordinaires, qu'on fabrique & qu'on répand dans ces occasions, ne dérangent pas la circulation, parcequ'étant emploïés à l'achat & vente de fonds capitaux, ils ne servent pas à la dépense des familles, & qu'on ne les convertit point en argent; mais si quelque crainte ou accident imprévu poussoit les [430] Porteurs à demander l'argent à la Banque, on en viendroit à crever la bombe, & on verroit que ce sont des opérations dangereuses.

T A B L E

D E S C H A P I T R E S

PREMIERE PARTIE

CHAP. I. De la Richesse page 2

CHAP. II. Des Sociétés d'Hommes 2

CHAP. III. Des Villages 8

CHAP. IV. Des Bourgs 10

CHAP. V. Des Villes 12

CHAP. VI. Des Villes capitales 16

CHAP. VII. Le travail d'un Laboureur vaut moins que

celui d'un Artisan 18

CHAP. VIII. Les Artisans gagnent, les uns plus, les

autres moins, selon les cas & les circonstances différentes 20

CHAP. IX. Le nombre de Laboureurs, Artisans &

autres, qui travaillent dans un état, se proportionne

naturellement au besoin qu'on en a 22

CHAP. X. Le prix & la valeur intrinseque d'une chose

en général est la mesure de la terre & du travail qui

entrent dans sa production 26

CHAP. XI. Du pair ou rapport de la valeur de la Terre

à la valeur du travail 30

CHAP. XII. Tous les Ordres & tous les Hommes d'un

Etat subsistent ou s'enrichissent aux dépens

des Propriétaires des Terres 42

CHAP. XIII. La circulation & le troc des denrées &

des marchandises, de même que leur production,

se conduisent en Europe par des Entrepreneurs,

& au hasard 46

CHAP. XIV. Les humeurs, les modes & les façons de vivre

du Prince, & principalement des Propriétaires de terre,

déterminent les usages auxquels on emploie les terres

dans un Etat, & causent, au Marché, les variations des

prix de toutes choses 58

CHAP. XV. La multiplication & le décroissement des

Peuples dans un Etat dépendent principalement

de la volonté, des modes & des façons de vivre des

Propriétaires de terres 64

CHAP. XVI . Plus il y a de travail dans un Etat, plus

l'Etat est censé riche naturellement 86

CHAP. XVII. Des Métaux & des Monnoies, & parti-

culierement de l'or & de l'argent 96

SECONDE PARTIE

CHAP. I. Du Troc 114

CHAP.II. Des prix des Marchés 116

CHAP.III. De la circulation de l'Argent 120

CHAP. IV. Autre réflexion sur la vitesse ou la lenteur

de la circulation de l'argent, dans le troc 138

CHAP. V. De l'inégalité de la circulation de l'argent

effectif, dans un Etat 148

CHAP. VI. De l'augmentation & de la diminution de

la quantité d'argent effectif dans un Etat 158

CHAP.VII. Continuation du même sujet de l'augmen-

tation & de la diminution de la quantité d'argent

effectif dans un Etat 174

CHAP.VIII. Autre Reflexion sur l'augmentation & sur la

diminution de la quantité d'argent effectif dans un Etat 180

CHAP. IX. De l'interêt de l'argent, & de ses causes

CHAP. X. Des causes de l'augmentation & de la diminution 198

de l'interet de l'argent, dans un Etat 212

TROISIEME PARTIE

CHAP. I. Du Commerce avec l'Etranger Page 224

CHAP. II. Des Changes & de leur nature 244

CHAP. III. Autres éclaircissemens pour la connoissance

de la nature des changes 256

CHAP. IV. Des variations de la proportion des valeurs,

par rapport aux Métaux qui servent de monnoie 268

CHAP. V. De l'augmentation & de la diminution de la

valeur des especes monnoïées en dénomination 286

CHAP. VI. Des Banques, & de leur crédit 298

CHAP. VII. Autres éclaircissemens & recherches sur

l'utilité d'une Banque nationale 304

CHAP. VIII. Des rafinemens du crédit des Banques

générales 318